Vila di Cigalo

Vila di Cigalo




Nul membre quelque peu chevronné d'une "escolo" n'ignore ce "felibre de la mar" et sa générosité à l'égard des groupes et associations qu'il accueillait dans sa Vila di Cigalo, au 15 de la rue Monte-Cristo (1).

(1). Aujourd'hui le 59, suite à une nouvelle numérotation de la rue.

Dans Viéure sa Vido, qui fait suite à Aprendissage de la Vido, Paul RUAT nous "conte" sa Vila di Cigalo :
"Visajant lou miejour, la visto s'esperloungavo tant qu'avian d'iue pèr regarda bescaume vesian leva lou soulèu despiéi lou cou de l'Ange e li mount de Carpiagno, e lou seguissian dins sa courso enjusquo que se couchesse dins la mar darrié Nosto-Damo de la Gardi. Agué uno tant bello visto, resta dins Marsiho, èro uno vertadiero chabènco, quaucarèn de requist..."
Face au midi, la vue s'étendait tant qu'on avait des yeux pour la regarder. Du balcon on voyait se lever le soleil depuis le col de l'Ange et les monts de Carpiagne, et on le suivait dans sa course jusqu'à ce qu'il se couche dans la mer derrière Notre-Dame de la Garde. Avoir une si belle vue, vivre dans un endroit si tranquille dans Marseille même, était une vraie fortune, quelque chose de rare...

Cette Vila di Cigalo, ainsi qu'il baptise sa nouvelle demeure, devient très vite, outre un clair logis familial, un point de rencontre et de communion pour les Félibres amis du maître de maison. Là vient le Père Xavier de Fourvières, alors qu'il prêchait en l'église Saint-Laurent, là se retrouvèrent Joseph Fallen,Elzéard Rougier, Valère Bernard et tant d'autres, en de joyeuses félibrées dont "Madamisello Berto", la fille de Paul Ruat, était la reine et le charme. Là trouvèrent accueil et asile l'Escolo de la Mar et les Tambourinaires de Santo Estello, groupe musical dont la marraine était Berthe Ruat.

Là, Paul RUAT vécut les joies de sa vie et en souffrit aussi la plus grande douleur : la mort de sa fille, devenue Madame Berthe Tacussel, le 30 décembre 1913, à l'âge de 27 ans.

Berthe Ruat (1886 -1913)

Comment ne pas évoquer la fille de Paul et Emma Ruat, Berthe, "Madamisello Berto", qui éclaira de sa jeunesse la Vila di Cigalo ? Berthe Ruat était née le 5 juillet 1886, du mariage de Paul Ruat avec Emma Bourgeat. Son enfance baigna dans le Félibrige et c'est tout naturellement qu'elle devint la collaboratrice et en quelque sorte l'ambassadrice de son père. Il faut lire, cité par Ruat dans Viéure sa Vido, le charmant récit que fait le Félibre aubagnais Joseph Fallen d'une acampado qui eut lieu le soir du 12 septembre 1904 à la Vila di Cigalo, à l'occasion des Jeux Floraux de la prédication provençale.
"En aquest béu dilun 12 de Setèmbre, à soulèu fali, un à cha un nous acamperian dins lou misteri e la pas d'aquelo tranquilo soulitudo. Madamisello Berto erré sa maire e soun paire nous n'en fasien lis ounour, touti galoi, touti urous de se veire ren qu'emé d'ami, ren qu'emé de fraire.
"Quand ié fuguerian touti, Madamisello Berto durbigué la sesiho e dounè la paraubo à D. Savie de Fourviero. Noun fuguè un comte-rendu que nous debanè l'ouratour Sant-Janen, mai uno charradisso, uno ouriginalo charradisso qu'à la fin èro tant esmouvènto que s'acabè dins li lagremo. Erian touti esmougu courre éu (...)

"En ce beau lundi 12 septembre, au coucher du soleil, un à un nous nous sommes rassemblés dans le mystère et la paix de cette tranquille solitude. Mademoiselle Berthe avec sa mère et son père nous en faisaient les honneurs, tout joyeux, tout heureux de ne voir rien qu'avec des amis, rien qu'avec des frères.
"Quand nous fûmes tous là, Mademoiselle Berthe ouvrit la séance et donna la parole à Dom Xavier de Fourvières. Ce ne fut pas un compte-rendu que nous débita l'orateur de la Saint-Jean, mais une causerie, une originale causerie qui, à la fin, était si émouvante qu'elle se termina dans les larmes. Nous étions tous émus comme lui. »

      

Berthe Ruat qui, lors de cette acampado, a 18 ans à peine, demeurera pour son père la reine de la Vila di Cigalo. On l'aperçoit encore sur une très belle photographie, devenue carte postale, prise lors d'une acampado donnée en l'honneur du Capoulié Valère Bernard. Cette acampado avait rassemblé, le 6 mars 1910, les plus brillants Félibres, en une belle communion artistique et littéraire.

Que Berthe Ruat ait voué à son père une réelle admiration, c'est ce qui transparaît dans cette parole de Ruat adressée à son petit-fils Maurice Tacussel, à propos de Aprendissage de la Vido

"Ta maire lou legissié souvènt e n'en sabié de pajo pèr cor".
Ta mère le lisait souvent et en savait des pages par coeur.

Le 25 avril 1912, Berthe Ruat épouse Augustin Tacussel.
"Li tambourinaire avien marida sa meirino e li félibre sa reino de Court d'Amour. S'ero roussignouleja de rampelado, d'aubado, de marcho, de cant de festo dins la glèiso Sant-Miquèu, coumblo de bèu mounde, e au repos di noço. Pièi se roussignouleje mai au batejat dou pichot Maurise. (...) En jusqu'alor èro esto lou bonu e la joio. Après venguèron lou mal astre e lou dou..."
Les tambourinaires avaient marié leur marraine et les félibres leur reine de Cour d'Amour. Tout avait rossignolé de roulements, d'aubades, de marches, de chants de fête dans l'église Saint-Michel, comble de beau monde et au repas de noce. Cela rossignola encore au baptême du petit Maurice.(...) Jusqu'alors cela avait été le bonheur et la joie. Après vinrent le malheur et la douleur (...)
Mal remise de son accouchement, Berthe est frappée de pneumonie. Rien ne pourra la guérir. Elle meurt le 30 décembre 1913 après avoir reçu les derniers sacrements des mains de l'Abbé Blanc, curé de Saint-Michel.
Paul Ruat vécut ce deuil avec courage. Mais l'année suivante, il cédait sa librairie à son gendre, Augustin Tacussel.

Paul RUAT vit désormais dans sa maison de La Valentine, dans la banlieue Sud de Marseille.
S'il est vrai qu'à partir de 1923, il reparaît pour quelques années dans son magasin, c'est à titre d'associé de son gendre et dans une librairie qui est désormais la Librairie Tacussel.



Facsimilé de poémes originaux en langue provençale
à l'occasion des noces de Berthe et Augustin ...

Valére Bernard
Louis Charrasse
Joseph Fallen
Marius Jouveau
              Jan Moné
Pau Roman
Charloun Rieu
Elzéard Rougier
tacussel.fr