LE LIBRAIRE - L'EDITEUR - LE FELIBRE

Nous sommes en 1880. Âgé à présent de 18 ans et mal payé par un patron qu'il semble ne guère estimer, RUAT écrit à la célèbre librairie Roumanille, d'Avignon, pour trouver un nouvel emploi et surtout un nouveau patron. C'est Joseph Roumanille (7) en personne qui rencontre le jeune RUAT. Il n'a malheureusement pas d'emploi pour lui dans sa librairie mais lui conseille d'écrire à la librairie Ferran à Marseille, où il le recommande.

(7). Ecrivain d'expression provençale. L'un des fondateurs du Félibrige. Libraire en Avignon (1818-1891).

RUAT part donc pour Marseille et prend son emploi de commis à la librairie Ferran, rue de l'Arbre. "Mai, acò èro un travail d'omo de peno o d'embalaire puléu qu'aquéu de coumés". Mais c'était un travail d'homme de peine ou d'emballeur plutôt que de commis
(8). Il n'y reste que quelques mois et trouve ensuite une meilleure place dans une grande librairie de la rue Paradis, "ounte se vendié touto meno de libre e ounte poudiéu encaro mies aprene lou mestié", où se vendaient toute sorte de livres et où je pouvais encore mieux apprendre le métier (9).

(8).A.d.V., p. 74.
(9)Ibid.

C'est la Librairie Marseillaise qui deviendra plus tard la Librairie Flammarion, que dirigeront les libraires-éditeurs Henry Aubertin et Georges Rolle. Tous deux seront membres du syndicat des libraires de Marseille, Paul RUAT en étant le président.
Pour l'heure, RUAT qui a vingt ans à peine, n'en est pas encore là. Mais les occasions se présentent et le jeune commis libraire, rempli d'une saine ambition, d'initiative et surtout d'esprit d'indépendance, sait les utiliser et les tourner à son compte.
Son patron, qui est le libraire Pessailhan, vient de louer un petit magasin aux allées de Meilhan
(10) et propose à son jeune commis de lui en donner le libre gouvernement : "Ai louga n'pichot magasin, alèio de Meian, te cargue de lou mounta e de lou mena à toun libre gouvèr, me fise de tu. Gagnaras tant, e pièi auras lou tant doù cènt sus lis afaire." J'ai loué un petit magasin aux allées de Meilhan, je te charge de le monter et de le mener à ta guise, je me fie à toi. Tu gagneras tant, et puis tu auras le tant pour cent sur les affaires (11).


(10). Les allées de Meilhan et la rue Noailles (où RUAT s'installe plus tard, au n° 22) n'étaient pas encore "La Canebière". La "rue Cannebière" joignait seulement alors le cours Belsunce au Vieux-Port.
(11). A.d.V., p. 75.

Le jeune homme devient ainsi responsable d'un "simple placard" où il peut à peine s'asseoir en cas de pluie. Mais il sait confectionner un étalage et le rendre attrayant. Il sait aussi parler aux gens et les retenir. Les acheteurs se pressent, la Librairie du Gymnase (12), ainsi qu'il a baptisé son placard, est un succès.

(12). Le Théâtre du Gymnase est voisin du "placard" que tenait RUAT. Ce local était situé à l'angle de l'actuelle Canebière et de la rue du Théâtre Français, angle occupé aujourd'hui par le "Central-Bar".

Le courage et l'esprit d'indépendance du jeune homme s'en affermissent d'autant. Et c'est le grand saut : Paul RUAT décide de s'établir à son compte.

Le Libraire Éditeur

Il a repéré un autre local, situé sur la Plaine Saint-Michel (13). RUAT décide de le louer pour 25 francs par mois : "Ai marca d'uno pèiro blanco la journado dôu proumié de jan 1883, que durbiguère la porto dôu placard en bos que s'atrovo au taire di carriero Saint-Michel e Saint-François de Paule (14). Emé queto emoucioun e quèti pensamen, tout Boulet, e à mens de vintun an, fasiéu moun intrado dins lou négôci à moun comte !"
J'ai marqué d'une pierre blanche la journée du premier juin 1883, où j'ouvris la porte du placard en bois qui se trouve au coin des rues Saint-Michel et Saint-François de Paule. Avec quelle émotion et quelle inquiétude, tout seul, et à moins de vingt-et-un ans, je faisais mon entrée dans le commerce à mon compte !
(15).

(13). Aujourd'hui: Place jean-Jaurès.
(14). Aujourd'hui: rue Ferdinand-Rey.
(15). A.d.V., p. 77.

Cette fois, le succès dépasse toutes les espérances du jeune homme. Il achalande avec adresse son magasin en livres de classe et en collections populaires. "Faguère veni de pichot libre de dous sôu, de cinq sôu, de vint lou mai ; de cansouneto, de journau de modo..."
Je fis venir des petits livres de deux sous, de cinq sous, de vingt sous au plus, des chansonnettes, des journaux de mode...
(16).
Plus tard, alors qu'il sera devenu l'un des plus importants libraires de la région, ces collections populaires seront pour RUAT une source de conflit avec la Presse marseillaise. Quant aux livres de classe, il s'efforce de les vendre moins cher que les grands magasins et obtient de substantiels profits en compensant le rabais par le nombre d'exemplaires vendus.
C'est à cette époque aussi que Paul RUAT se marie avec une jeune fille qui habite comme lui quartier de La Plaine : Emma Bourgeat.
Une fille nommée Berthe naîtra de cette union.

(16). A.d.V., p. 78.

En 1889 vient à mourir Charles Bérard, "libraire de l'Université" (c'est-à-dire accrédité par elle pour la vente d'ouvrages universitaires). Charles Bérard, avant d'être libraire, avait été professeur au Lycée de Marseille (l'actuel Lycée Thiers). Ses héritiers font appel à RUAT pour racheter le fonds de commerce. "Adounc, sènso quita lou magasin de la Plano, que restavo en "succursalo", me veguère, à 27 an, à la tèsto d'uno di plus bèlli librarié de Franço, uno di quinge atitrado pèr la fournituro de l'Universita, e, gaire après, presidènt e delega dou sendicat di libraire de Prouvènço."
Donc, sans quitter le magasin de la Plaine, qui restait en "succursale", je me vis, à 27 ans, à la tête d'une des plus belles librairies de France, une des quinze attitrées pour la fourniture de l'Université, et, peu après, président et délégué du syndicat des libraires de Provence
(17).

C'est dans cette librairie, sise au 22 rue Noailles, que s'installe Paul RUAT. Il n'en abandonne pas pour autant le "placard" de la Plaine qu'il confie à son employé François Soulier.


Le 3ème Centenaire
de l'établissement de l'Imprimerie à Marseille

Dans le monde du livre, l'année 1895 est marquée par la célébration du 3ème Centenaire de l'établissement de l'Imprimerie à Marseille. Libraires, éditeurs, journaux, imprimeurs, typographes sont à l'honneur. L'été voit se dérouler au Palais des Beaux-Arts (siège actuel des Archives communales) l'Exposition Nationale du Livre, où bibliothèques, librairies et maisons d'éditions exposent leurs trésors et leurs créations. La Bibliothèque Méjanes, d'Aix-en-Provence, a prêté quelques-uns de ses plus beaux livres. Ex-libris provençaux et armoriaux des papes voisinent avec libraires et imprimeurs provençaux : Boy, Tholozan, Laveirarié, Bérard, Barlatier, Feissat, Remondet-Aubin, Demonchy, Aubertin,Laffitte, Garcin, Domenc et bien entendu Ruat qui sous le n° 940 expose son Cicerone marseillais, guide pratique de l'étranger à Marseille, avec dessins originaux de M. Martin, suivi d'un plan de la ville en quatre couleurs. De sa librairie ou peut-être de sa bibliothèque personnelle, il a extrait et exposé sous les n° 933, 934, 935, les éditions originales des oeuvres de Mistral, Aubanel, Roumanille et autres écrivains provençaux.

Cette exposition est aussi un concours : Ruat se voit attribuer une médaille de Vermeil pour l'ensemble des ouvrages présentés. Son nom figure dans les journaux, parmi d'autres lauréats souvent bien plus chenus que lui. Celui dont le Cicerone et les Excursions en Provence font si bien connaître Marseille et sa région commence à être reconnu par Marseille. Il a 33 ans et la librairie Ruat est désormais bien ancrée dans les moeurs locales.


La Société, des Excursionnistes Marseillais

C'était un début de semaine. A la devanture de sa vieille librairie de la rue de Noailles, Paul Ruat accrocha une ardoise. A la craie, d'une écriture appliquée de maître d'école, il traça cet avis : « Excursion publique le dimanche 24 janvier 1897: Plan-de-Cuques, Logis-Neuf, Notre-Dame-des-Anges, le col de Sainte-Anne et Simiane. Cinq heures de marche. Dépenses: 1 fr.50 ».
Le samedi, la liste des engagés alignait neuf excursionnistes, tous lecteurs des brochures à 50 centimes « Excursions en Provence », périodiquement éditées par le libraire.
Le ciel arrosa cet événement : la pluie escorta les marcheurs tout l'après-midi du dimanche.
Le lendemain, Paul Ruat ouvrit sa boutique, fatigué mais heureux.

En 1898, la Société Générale s'installe dans les locaux du 22 rue Noailles et Paul RUAT doit déménager au 54 rue Paradis.
Notons que la populaire Association des Excursionnistes Marseillais fut fondée dans les locaux du 22 rue Noailles.
Fervent amateur de plein air et de paysages, Paul RUAT avait adhéré à la section marseillaise du Club Alpin Français. Le principal guide imprimé était alors, pour la région provençale, un ouvrage d'Alfred Saurel, Les 52 dimanches et fêtes chômées, que les excursionnistes utilisaient régulièrement pour animer et documenter leurs sorties. A la mort d'Alfred Saurel, des membres du Club alpin donnèrent à RUAT l'idée d'écrire et de publier des guides analogues. RUAT accepta et se mit en devoir, lors de ses sorties, de prendre des notes sur place. C'est ainsi qu'en 1892, il put faire paraître la première partie des Excursions en Provence. Ce livret, dont il était l'auteur et l'éditeur, eut un grand succès :
"Eiçô se vendeguè coume de pastissoun, e la fournado de dous milo s'abenè bèn avans qu'aguèsse agu lou temps de faire parèisse la segoundo partido."
Cela se vendit comme des petits pâtés, et la fournée de deux mille s'épuisa bien avant que je n'eusse eu le temps de faire paraître la seconde partie (18).

(18). Ibid., p.p. 82-83.

II faut voir avec quelle minutie sont indiqués dans ces guides, outre les chemins et les sentiers, les horaires des trains (petites lignes régionales, autrefois très nombreuses), les tarifs des restaurants, des cafés, des visites de monuments. De plus la documentation historique, géologique, archéologique est partout présente. Curieux par nature, Ruat sait constamment attiser la curiosité de ses lecteurs.
Ceux-ci, en retour, se pressent à la librairie Ruat pour demander à l'auteur des renseignements particuliers et des programmes d'excursions. Ces demandes se multipliant, Ruat eut l'idée de composer des itinéraires d'excursions qu'il inscrivait sur une ardoise placée en sa vitrine. Ainsi se constitua tout naturellement un petit groupe d'amis excursionnistes et fondateurs (outre Ruat, ces "primadiers" furent Piazza, Carbonel, Boulle,Manuel et Bouvier) de la Société des Excursionnistes Marseillais. Ruat en date la naissance au 24 janvier 1897 .

«... Dites bien que la contemplation de la nature est le suprême des biens et que l'exercice de la marche font la satisfaction de l'âme et la santé du corps. »
« Du haut des sommets nous nous habituons à regarder l'immensité et à juger plus sainement, plus largement les mesquineries de ceux qui vivent dans l'étroitesse de leur horizon... »*
* Paul Ruat in Bulletin Annuel de la Sté Les Excursionnistes Marseillais, lère Année 1897 page 9.

Les Excursionnistes Marseillais devinrent très vite l'une des plus importantes sociétés excursionnistes de France.
Au total paraissent 10 fascicules sous coffret composant la collection Excursions en Provence. Les dates de parution s'échelonnent de 1892 à 1901 et la collection totalise 320 pages. Le libraire Paul RUAT est désormais auteur et éditeur.
C'est le début d'une série de publications touristiques au style alerte, à la documentation riche et précise qui, aujourd'hui encore, peuvent servir de guides. Ils demeurent en tout cas de fidèles témoignages du tourisme provençal en 1900.
Paul RUAT est devenu un important libraire marseillais. De la Canebière (dans sa partie médiane qui au début du siècle s'appelait rue Noailles), puis de la rue Paradis, sa librairie rayonna dans la Marseille d'avant la Grande Guerre, tout au long de cette époque qu'on dit "belle" et qui dans le Midi et dans les Lettres, fut à coup sûr belle par la renaissance d'une langue qu'on avait officiellement dénigrée et reniée : la langue d'Oc.

C'est à sa langue et à son titre ensoleillé de Majoral du Félibrige que Paul RUAT doit de n'être pas oublié. Nul amateur d'études et de culture provençales n'ignore Aprendissage de la Vido (Apprentissage de la Vie) (19) savoureuse autobiographie devenue un classique plusieurs fois réédité, et dernièrement en l'année 1990 dans la présentation de Georges Bonifassi (20).

(19). Aprendissage de la Vido, par lou félibre di Cigalo (pseud. de Paul Ruat), Marseille Imprimerie Marseillaise, 1910.
(20). Bonifassi, Georges, Apprendre le Provençal avec Aprendissage de la Vido de Paul Ruat, Marseille, Paul Tacussel, 1990.

L'éditeur-Félibre

Paul RUAT fut un félibre et plus particulièrement un éditeur félibre. En fils de paysans, il parlait certes "le provençal", plus précisément le dialecte en usage à Tulette, mais le fait ne saurait suffire pour le qualifier d'emblée de "félibre". Sa prise de contact avec ce grand mouvement de renaissance provençale, dont Frédéric Mistral (1830 - 1914) fut le principal fondateur et représentant, remonte à l'année 1898. A cette époque, il apprend que le père Xavier de Fourvières (21) ouvre un concours entre les patriotes provençaux pour la proclamation en provençal d'un candidat à la députation. Paul RUAT, qui ne s'est jamais occupé de politique, hésite un peu. Mais il s'agit là d'un jeu littéraire et non d'un combat politique réel. Il se lance et envoi son discours au jury. "Ma dicho d'escoulan félibre e d'escoulan pouliticaire gagnè'no proumiero mencioun - e s'ameritavo pas mai." Mon discours d'écolier félibre et d'écolier politicien gagna une première mention et ne méritait pas mieux (22). Mais voici que l'année suivante, le 3 septembre 1899, la Maintenance (23) de Provence lui décerna le diplôme de FélibreMainteneur. Dès cet instant, Paul RUAT entra de tout son coeur et de toutes ses compétences dans la Renaissance Provençale.

Surtout, ses éditions des littérateurs provençaux forgent la renommée. En 1909, Valère Bernard, dont Ruat publie les oeuvres, est élu Capoulié du Félibrige. En 1910, la Sainte-Estelle, qui est la grande assemblée annuelle des Félibres, se déroule à Perpignan. Le Baile du Félibrige étant malade, le capoulié Valère Bernard vint investir RUAT du titre de "baile" provisoire pour le missionner à Perpignan. Ruat s'accomplit de cette mission avec enthousiasme, comme en témoigne le long récit qu'il en fait au Père Xavier de Fourvières et qui se trouve reproduit dans Viéure sa Vido.

En 1911, l'Association polytechnique de Marseille ouvre des cours de Provençal. Paul RUAT assure ces cours pendant trois ans et devient le camarade du Majoral baile Fallen qui assure, quant à lui, un cours de grammaire provençal.
A cette époque, RUAT a publié la majeure partie de ses ouvrages en français et en provençal. Son rayonnement de Félibre s'est affirmé. A la Sainte-Estelle de 1918, il est promu Majoral,titre accordé aux Félibres les plus méritants et les plus actifs. Il siège dès lors au Consistoire félibréen, chargé notamment d'élire le Capoulié qui est le grand-maître du Félibrige.

Surtout, "Lou Majorau Pau Ruat" prenait solennellement place dans l'empyrée des meilleurs ouvriers de la Renaissance provençale.

Conjuguant Félibrige et excursionnisme, il se rend à Maillanne, rencontre Mistral qui lui conseille de rendre visite au poète paysan Charloun Rieu, au Paradou, dans les Alpilles. Là, Charloun lui chante ses Cant dôu Terraire (Chants du Terroir)
. Aussitôt RUAT décide d'éditer les oeuvres de Charloun, faisant ainsi connaître au grand public des poèmes et des chansons devenus depuis des "classiques" de la langue provençale.


(21). Xavier-Alfred Rieux (en religion et en littérature X. de Fourvières), de l'ordre des Prémontrés, religieux à l'abbaye SaintMichel de Frigolet, auteur de nombreux ouvrages, articles, sermons en provençal (1853-1912).
(22). A.d.V., p. 88.
(23). Ainsi sont nommés, dans le Félibrige, chacun des groupes représentant un grand dialecte : Maintenances de Provence, de Languedoc, d'Aquitaine et de Limousin.



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