PAUL RUAT FÉLIBRE ET PÉDAGOGUE

Il serait mal venu de raconter la vie de Paul Ruat en tête d'une édition de son autobiographie et nous laissons au lecteur le plaisir de découvrir l'histoire de ce petit Drômois qui évoque si bien son pays natal, sa famille et son ascension sociale. Il n'entre pas non plus dans notre propos de nous lancer dans une hagiographie qui ferait de lui, pour les besoins de la cause, l'égal d'un Mistral, d'un Aubanel, d'un Marius André ou d'un Joseph d'Arbaud : il eût haussé les épaules à l'idée d'un tel projet. Pourtant, ses oeuvres littéraires sont depuis longtemps épuisées et seules restent accessibles au grand public quelques pages dans des anthologies. Paul Ruat fut libraire, éditeur, régionaliste et une des figures de proue de "l'excursionnisme" à Marseille. Il fut aussi félibre et cette qualité résume toutes les autres, si nous nous rapportons à la définition qu'il donna lui-même de ce que devait être un bon félibre:

Cette définition très large et très exigeante fut celle que Paul Ruat appliqua dans sa "vido vidanto", dans sa vie professionnelle, civique et littéraire.

"Un felibre es un patrioto regiounau qu'amo soun pais e que cerco à lou faire ama".

(1). "E, aro, s'un jour vous demandon ço qu'es un felibre, poudrés respondre courre eiçò : un felibre es un patrioto regiounau qu'amo soun païs e que cerco à lou faire ama ; un felibre es un oubrié de la plumo e de la paraulo que se fai gau d'escriéure e de parla la lengo de soun brès e de sis àvi ; un felibre es aquéu que fai valé e que fai counèisse nòsti celebrita loucalo, nòsti artisto de la tiblo, de la rèsso e dóu pincèu, pèr fin que d'aquéli glòri terradounenco n'en regiscle un rai de reflamour sus la Franço, pèr que sèmpre la grando patrio fugue que mai bello, que mai forto, que mai unido." Charradisso sus Calendau, p 14.

On trouvera dans les premiers chapitres d'Aprendissage de la vido de beaux passages sur Tulette, où il vit le jour, et on notera que l'auteur ne se contente pas d'évoquer les paysages de son enfance, mais aussi l'histoire et l'épargne de la petite ville et les qualités de travail et d'épargne de ses habitants. Il fait ainsi justice aux austères vertus que les Provençaux cachent sous leurs aspects galejaire et qui peuvent tromper le visiteur pressé ou le journaliste en mal de couleur locale.

Mais surtout, Paul Ruat fut de ceux qui firent connaître la Provence aux estrangié comme aux Provençaux eux-mêmes. A cet égard, son action prit des formes multiples. Rappelons tout d'abord qu'il fut un des fondateurs du Syndicat d'Initiative de Provence et membre de la section marseillaise du Club Alpin Français. Il fut à l'origine de la création des Excursionnistes marseillais (2) qui comptait 11.000 membres à la veille de la première guerre mondiale. Ruat reprenait là une vieille tradition marseillaise, celle des sociétés excursionnistes et régionalistes, telle Li Franc caminaire d'Alexandre Gueidon. Son exemple fut poursuivi par l'association ... ? Prouvènço ! ..., fondée en 1907 par des membres des Excursionnistes marseillais et qui garda une importante section d'escourregudo. Ce désir de faire connaître la Provence se traduit aussi par les innombrables guides, souvent réédités, que Ruat a écrits et publiés, des petites monographies, destinées aux randonneurs, aux guides pratiques pour les voyageurs de passage à Marseille. Partout, on retrouve des informations très pratiques : longueur du trajet (en temps et en kilomètres), prix des billets, montant du pourboire à laisser au cocher, éventuellement le coût total de l'expédition, etc.

(2). Cf. infra chapitre XVII.

Cet amour pour sa province n'excluait nullement un patriotisme français à toute épreuve : dans Viéure sa vido, (3) Ruat se montre particulièrement fier de ce que ses "excursionnistes marseillais" aient fourni près de deux mille combattants dont quatre cents officiers ou sous-officiers'. Avec ceux de ses amis restés à Marseille, il ouvrit à Allauch une maison de repos pour les soldats blessés. (3). Viéure sa vido, Marsiho, Tacussel e Lombard, 1920, p. 130.

"Un felibre es un oubrié de la plumo e de la paraulo (...)"

Ouvrier de la parole, Ruat le fut certainement et nous avons conservé le texte de ses conférences sur Calendau de Mistral et sur Xavier de Fourvières. Il fut aussi un des rares écrivains d'oc qui signèrent certaines de leurs oeuvres importantes de leur pseudonyme félibréen (4). Bien qu'installé à Marseille, c'est toujours en provençal rhodanien, celui de Mirèio et de Calendau, qu'il écrit. Il ne s'agit peut-être pas là de la prose d'un grand maître, mais elle est authentique, claire et toujours proche de la langue parlée ; son vocabulaire riche, sans recherche excessive. Le provençal est son parler naturel et doit peu aux ouvrages de grammaire : il se permet quelques (rares) fantaisies de morphologie que l'on ne saurait trouver chez des auteurs plus laborieux.

(4). La première édition d'Aprendissage (1910) et Viéure sa vido, furent publiés sous le nom de "lou Felibre di cigalo", ce qui mérite d'être signalé car les escais-noum sont d'ordinaire réservés aux oeuvres mineures et aux articles de journaux.

"Un felibre es aquéu que fai valé e que fai counèisse nòsti celebrita loucalo, nòsti artisto (...) pèr fin que d'aquéli glòri terradounenco n'en regiscle un rai de reflamour sus la Franço (..)".

Ce passage est à prendre au pied de la lettre dans la mesure où Ruat ouvrit très largement les colonnes de sa Revue de Provence à tous les auteurs capables de traiter d'art et d'architecture ad majorera gloriam patriae. Il conte aussi dans De Mount-Riéu en Ligurio comment il acheta une abbaye pour la préserver de quelque zèle mercantile ou iconoclastes (5).

(5). Refusant de se soumettre à la loi de juillet 1901 sur les associations, les moines de Montrieux (Var) s'exilèrent en Ligurie. Ruat se rendit acquéreur de la propriété, et alla annoncer aux moines qu'il gardait les bâtiments à leur disposition au cas où ils décideraient de rentrer en France. Mais, à son retour d'Italie, Paul Ruat apprit que la vente avait été annulée. II n'en continua pas moins à s'intéresser à son sort.

C'est Paul Ruat qui fit connaître Charloun Rieu en lui donnant l'occasion de se produire devant le public marseillais puis en éditant ses Cant dòu terraire. En temps qu'éditeur, il contribua aussi à la propagation des oeuvres de l'abbé Spariat, Xavier de Fourvières, Valère Bernard, Antoine Maurel,Jean Monné, E. Rougier, etc.

Mais il fut surtout, après sa conversion au Félibrige, un disciple de Mistral, mettant en pratique et illustrant certains aspects de l'enseignement du Maillanais. Toute la fin du premier chapitre d'Aprendissage est une illustration du "I troubaire catalan" de Mistral (6) qu'il cite, montrant comment les consuls de Tulette, forts de leur légitimité, luttèrent pendant cent quarante-deux ans pour que soient reconnues leurs anciennes franchises.

(6). I1 faudrait relire dans cette optique le poème de Mistral (pp. 318-327 de l'excellente édition Boutière des Isclo d'or,Didier, 1970).
Contentons nous de signaler que la citation de la p. 32 est reprise des vers 52-54 du poème:

    Alors avian de Conse, e de grand ciéutadin
    Que, quand sentien lou dre dedin,
    Sabien leissa lou rèi deforo.

La brève citation de la page 34, quant à elle, renvoie au vers 30 et suivants:

    Alor i'avié de pitre e d'aspre nouvelun
    La republico d'Arle, au founs de si palun,
    Arresounavo l'emperaire.


Mais là ne s'arrête pas la comparaison et la prose de Ruat est en quelque sorte imbibée du poème de Mistral que, comme beaucoup de félibres, il connaissait probablement par coeur. Que le lecteur nous permette ce dernier rapprochement:
Ruat "Li Tuleten,( ...) faguèron mette la tanco à si pourtau" (p.32) ; Mistral : "Avignoun/A si pourtau metié la tanco" (v.5557).


Mistralien, Ruat l'est aussi dans la mesure de ses jugements politiques : il ne blâme que les extrêmes. Il loue son père et ses oncles qui, malgré la force de leurs convictions politiques (7), refusaient les excès, et il reste mesuré dans ses propos contre ceux qui avaient spolié les moines de Montrieux. De manière générale, la politique semble lui avoir été relativement indifférente, sauf quand elle touchait aux questions de religion, car Ruat fut un chrétien fervent. (7). Cf. Aprendissage de la vido, chapitre V.

La caractéristique la plus frappante de la personnalité et de l'oeuvre de Paul Ruat reste son aptitude à tirer des leçons des événements de la vie et surtout un désir de faire profiter les autres de son expérience : quasiment toute son oeuvre en provençal est autobiographique. Il lui arrive parfois d'être un peu trop moralisateur à notre goût, comme quand il se plaint de l'éducation trop laxiste que l'on donnait aux enfants de son temps (8), mais qu'il est près de nous quand il se moque des touristes trop pressés (9), ou quand il se préoccupe instamment de la formation des apprentis libraires (10)!

(8). id., ch. VII
(9). "L'on vesié proun causo e l'on s'alassavo encaro mai. E se revenié en Franço emé lou cervèu farci de cathédralo, de mounumen, de tablèu, de museon, en uno mescladisso à faire veni mau de tèsto" De Mount-Riéu en Ligurio p. 13.

(10). Nous extrayons par exemple cet article du Bulletin des libraires, organe de la Chambre Syndicale des Libraires de France, 8° année, n° 12, 1" ou apparaissent tout à la fois les soucis du libraire et ceux du régionalisme :
"L'école de Librairie telle qu'on la projette ne servira en général qu'aux employés parisiens et aux fils de libraires et d'éditeurs français et étrangers ; il restera donc une grande quantité d'employés de province qui ne pourront suivre les cours qui seront faits à cette école, et qui auront surtout besoin d'un enseignement pratique. II faut donc que l'on crée des cours professionnels dans chaque centre important, afin de permettre à l'employé d'une librairie classique d'apprendre des notions sur la librairie générale par un programme de cours". La fibre pédagogique de Ruat apparaît aussi très nettement dans Viéure sa vido dont toute une partie (pp. 91-114) est un programme d'instruction pour son petit-fils Maurice Tacussel.

Patriote français et patriote provençal, ouvrier de la plume et chantre enthousiaste des gens et lieux de Provence, Paul Ruat fut un des félibres les plus actifs et enthousiastes de sa génération, un de ceux qui, à leur échelle, traduisirent en action leurs aspirations régionalistes. A ce titre, il a droit à la reconnaissance de tous les Provençaux.

Georges BONIFASSI
Apprendre le Provençal
Avril 1990


      

GRAN JO FLOURO SETENÀRI
Lou Counsistòri a decerni uno medaio de brounze
a Mr Paul RUAT
per soun " Aprendissage de la vido "

a Ais, lou 12 de Mai 1913

Lou Capouliè

Valère Bernard