DE TULETTE À MARSEILLE...

SUR LES PAS DE    PAUL RUAT (1862-1938)

ou APRENDISSAGE DE LA VIDO


En bas, à gauche, départ du chemin du Porc, ou chemin du Moulin, aujourd'hui rue Paul Ruat (inaugurée le 27 mai 2000).
Au bout de cette rue se trouvaient la maison de Paul Ruat et l'usine Deloye où travaillait sa mère.

(Coll. A. Costantini)



A la recherche d'outils de travail pouvant faciliter l'enseignement de notre belle langue provençale, j'eus la chance, il y a une dizaine d'années, d'être attiré par la réédition de l'autobiographie de Paul Ruat par son arrière-petit-fils Paul Tacussel, éditeur à Marseille ; la troisième, puisque déjà parue en 1910 et 1931 ; mais cette fois accompagnée de notes précieuses de vocabulaire et de grammaire rassemblées utilement, en regard du texte provençal, par Georges Bonifassi, le tout judicieusement présenté sous le titre Apprendre le provençal, avec Aprendissage de la vido (1).

(1) - Apprentissage de la vie.

Point de préface élogieuse en tête de l'ouvrage, celle-ci étant volontairement rejetée à la fin, pour laisser au lecteur le plaisir de découvrir le cheminement de ce "petit Drômois" d'origine très modeste mais qui devint libraire, éditeur, régionaliste, pionnier de 'l'excursionnisme marseillais" ; moi-même originaire d'un petit village voisin que je dus quitter très tôt, imaginez la curiosité qui me guida, dès les premières lignes de l'avant-propos, à la rencontre de ce petit tulettien de condition plus que modeste qui connut une ascension sociale remarquable ! Curiosité qui devint d'ailleurs enthousiasme après avoir rencontré inopinément, et interpellé un peu effrontément peut-être, un très honorable concitoyen de Paul Ruat dont l'âge vénérable me donnait une chance d'obtenir de précieux renseignements :


Paul Ruat
(Extrait de "Apprendre le provençal avec
Aprendissage de la vido de Paul Ruat"
Georges Bonifassi)

(2) - "E, aro, s'un jour vous demandon ço qu'es un félibre, poudrés respondre coume eiçó : un félibre es un patrioto regiounau qu'amo soun pais e que cerco à lou faire ama ; un félibre es un oubrié de la plumo e de la paraulo que se fai gau d'escriéure e de parla la lengo de soun brès e de sis àvi ; un félibre es aquèu que fai valé e que fai counèisse nosté celebrita loucalo, nóstis artisto de la tiblo, de la rèsso e dóu pincèu, pèr fin que d'aquèli glóri terradounenco n'en regiscle un rai de reflamour sus la Franço, pèr que sèmpre la grando patrio fugue que mai bello, que mai forto, que mai unido" Entretien sur Calendal, page 14.

- Vous avez un homme célèbre à Tulette ? lui dis-je.

- Ah, oui ? me répondit aimablement M. Tournillon Henry, étonné, mais qui donc ?

- Eh bien, Paul Ruat, qui dut quitter le pays encore jeune garçon et qui devint le plus grand libraire de Marseille !

- Bien sûr, que je l'ai connu ! Jeune apprenti-coiffeur, avant la guerre, c'est moi qui le rasais lorsqu'il revenait régulièrement passer un mois d'été à Tulette qu'il aimait tant !

La providence me sembla avoir mis sur mon chemin un précieux témoin et je regrette encore de n'avoir pu, ce jour-là, prolonger l'entretien ; mais cette rencontre fortuite fut assurément pour moi un stimulant supplémentaire pour suivre avec plus de passion encore l'itinéraire de Paul Ruat qui fut un félibre exemplaire, selon le sens qu'il donna lui-même de ce que devait être un bon félibre :

"Et puis si on vous demande un jour ce qu'est un félibre, a-t-il écrit, vous pouvez répondre ceci: un félibre est un patriote régional qui aime son pays et qui cherche à le faire aimer; un félibre est un ouvrier de la plume et de la parole qui prend plaisir à parler la langue de son enfance que parlaient ses aïeux ; un félibre est celui qui fait valoir et connaître nos célébrités locales, nos artistes de la truelle, de la scie et du pinceau, afin qu'un rayon de ces gloires du terroir rejaillisse sur la France, pour que la grande patrie soit toujours plus belle, plus forte, plus unie " " (2).

L'exigence de cette définition très large qu'il s'appliqua rigoureusement à respecter chaque jour, dans sa vie personnelle, professionnelle, civique et littéraire, nécessite que le mot "rencontre", déjà plusieurs fois apparu ci-dessus, soit saisi dans toutes ses acceptions car trop souvent il est seulement et communément synonyme de hasard, heureux ou malheureux : "Hasard, circonstance qui fait trouver fortuitement une personne ou une chose - Choc de deux corps - Combat imprévu de deux troupes adverses en mouvement Compétition sportive - Combat singulier, duel - expression : aller à la rencontre de, aller au devant de" précise le Petit Larousse pour tous. En effet, s'il trouva sur sa route des personnes dont l'influence, l'aide parfois, furent déterminantes, c'est un véritable combat que Paul Ruat dut souvent mener contre l'adversité, avec un esprit d'entreprise constant, une clairvoyance et une sagesse remarquables, un courage indéfectible qui lui permit de franchir les dures étapes de la vie.






Tuleto, moun païs (3)

(3) - "Tulette, mon pays". Aprendissage de la vido, 1990, p.26.


Tulette au début du XXe s.

(Coll. A. Constantini)

S'il décrit son pays, Tulette son village natal, comme un petit paradis aux confins du Dauphiné et de la Principauté d'Orange, en bordure d'Eygues, avec ses charmantes maisons bien groupées autour du clocher de son église, dans un écrin de verdure bien ensoleillé, à l'abri des collines, avec une vue remarquable sur les Préalpes, au milieu d'un riche terroir bien irrigué produisant en abondance céréales, olives, raisins, pommes de terre, fourrages, fenouil, cardons, graines de luzerne ; où l'on élève les vers à soie, "cave" la truffe ; où l'on chasse, pêche, en résumé où l'on a tout pour vivre heureux, Paul Ruat et les siens ne furent pas pour autant de ceux qui bénéficièrent particulièrement de cette apparente bénédiction du ciel ! Loin de s'en plaindre et de s'en offenser, il s'empresse de préciser d'ailleurs, comme par pudeur, que si la plupart des habitants vivent sur leurs biens, ils n'en sont pas pour autant de riches exploitants agricoles et que, s'ils sont à peu près à l'aise, c'est avant tout parce qu'ils sont gros travailleurs et économes, et qu'en plus femmes et filles elles mêmes s'emploient toute l'année dans les moulins de soie et de cartonnage. Paul Ruat évoque volontiers, avec fierté, mais très respectueusement et sans forfanterie aucune, ses origines particulièrement modestes.


Une enfance dure, mais formatrice, ainsi peut-on résumer les quatorze années que Paul passera dans la maison familiale, en suivant le bel exemple de ses parents et grands-parents, travailleurs acharnés, honnêtes et infatigables, toujours soucieux de vaincre l'adversité pour un lendemain meilleur.

Son arrière-grand-père paternel avait été "fournié" signe de confiance, à l'époque où les gens pétrissaient eux-mêmes leur pain, le lui apportant ensuite pour qu'il le fasse cuire au four communal moyennant un pain sur vingt en guise de paiement ; il avait ainsi, en travaillant beaucoup et honnêtement, sans beaucoup gagner, élevé dignement neuf enfants dont l'aîné, grand-père de Paul, prit la suite dans les mêmes conditions ; lequel, faisant souche avec la famille Teissier hérita à son tour du four, ce qui lui permit d'élever sept enfants ; toutefois les revenus du four s'avérèrent insuffisants pour nourrir une telle famille et le père de Paul, Jean, né en 1824, dès qu'il fut en âge de travailler, fut loué comme berger, puis se trouva veuf à 23 ans ; sa femme morte en couches, la petite Félicie fut élevée au lait de chèvre, les ressources de son père ne permettant sans doute pas d'envisager le recours à une nourrice. Paul garda de son père l'Image d'un homme solide, marchant droit, la parole douce, mais la main ferme, qu'il ne voyait pas souvent à la maison, son rude métier de maquignon l'amenant dès le printemps à courir les foires du nyonsais, jusqu'à Rémuzat, La Motte, Bouvières, Dieulefit, à la recherche de moutons, brebis et agneaux ; s'en revenant avec deux ou trois cents bêtes parfois, qu'il fallait ensuite garder dans de bons herbages avant de pouvoir aller les vendre à meilleur prix aux foires de Bagnols, de Carpentras et de Beaucaire, bêtes destinées aux tables des riches ! Jean Ruat était connu et estimé par tous les courtiers et acheteurs, non seulement pour la qualité du bétail qu'il proposait, mais pour sa droiture en affaires. Paul n'oublia jamais comment ses soeurs et lui attendaient avec impatience le retour du père qui leur rapportait toujours quelque chose de ces foires, sans les oublier ; c'était une petite bague en perles, une brioche ; c'était peu, car il ne gaspillait pas l'argent si chichement gagné, en achetant des bricoles de bazar vite cassées ; mais cela suffisait à leur bonheur ! Habitué à la dure, Jean Ruat ne prit jamais ni la patache, ni le train, marchant à pied, maître de son temps, libre et non pas esclave des horaires de départ et d'arrivée, se levant deux ou trois fois dans la nuit pour observer les étoiles et, sans se tromper d'heure, partant avec son bâton, pieds nus de peur de réveiller les enfants. Rapidement il emmena son fils aux marchés des environs pour guider et surveiller le troupeau et c'est ainsi que Paul, à 7 ans, enthousiasmé, fit le voyage de Carpentras à pied, suivant le troupeau, refusant d'avouer sa fatigue et heureux d'économiser au retour, l'argent qu'aurait coûté le prix du train de Carpentras à Orange, puis de la diligence jusqu'à Tulette ; cela pour s'endurcir à la fatigue et pour devenir un homme, comme son père !

Malheureusement à force d'aller sur les routes par tous les temps celui-ci attrapa une vilaine péripneumonie contre laquelle il lutta pendant deux ans avant de mourir le 21 septembre 1871 à 47 ans, laissant à ses enfants encore jeunes un héritage "pauvre d'écus, mais riche de l'exemple d'une vie sans faute" (4).

(4) - "leissant à sis enfant un eiretage paure d'escut, mai riche de l'eisèmple d'uno vido sènso deco." id p. 46.

Les grands-parents maternels de Paul, nommés Richard -de nom seulement! originaires de la Garde-Paréol, étaient venus s'installer à Tulette en 1815, pour mener "à moitié" la grange de Coste Belle ; mais bien que le domaine fut un des plus beaux du pays, partageant les récoltes à moitié avec le propriétaire, ils durent travailler dur, se levant tôt et se couchant tard, et ne rien gaspiller pour élever leurs sept enfants ; aussi, Suzanne qui devint la seconde épouse de Jean en 1847 savait-elle la peine des journées passées aux champs, ou à cueillir la feuille de mûrier pour les vers à soie, à glaner dans les éteules, tout en faisant son apprentissage de ménagère ! Évidemment sans dot, c'est par ses qualités de courage, de vaillance, de persévérance qu'elle plut tant au père de Paul et que tous deux s'attelèrent "ensemble à la charrette de la vie, n'ayant que leur seul amour pour se donner de l'entrain' (5), et mettre au monde trois enfants : Alice de cinq ans l'aînée, puis Paul et sa soeur jumelle nés le 15 novembre 1862. N'ayant pour toute fortune que leurs bras, mais riches de leur amour et des qualités acquises auprès de leurs parents, Jean et Suzanne à qui le travail ne faisait pas peine s'attaquèrent vaillamment et avec enthousiasme aux difficultés de la vie s'ouvrant devant eux ; avec le produit de la vente du premier troupeau ils achetèrent un coin de mauvais terrain dont l'argile leur servit à bâtir les murs d'une petite maison qui s'agrandit peu à peu pour mieux loger la maisonnée, avec un étage et un grenier qui servait de chambre, ornée même d'un crépi, ce qui fit justement leur fierté même si les tuiles laissaient passer l'eau, ... la neige par mauvais temps, et si le mobilier était des plus sommaires. Mais de tout cela Paul s'en souvint avec ravissement sa vie entière, n'ayant jamais vu en cela l'adversité du destin, bien au contraire ! Et ces vicissitudes de sa jeune enfance, Paul, déjà aguerri et imprégné de l'exemple parental, les plaça au même rang des souvenirs que les jeudis et dimanches où, avec sa soeur jumelle Marie, il venait retrouver, à la grange de Coste Belle, ses sept cousines et cousins auxquels se joignaient aussi les enfants voisins ; là, quels jeux ! Que d'amusements à se rouler dans l'herbe, à jouer à cache-cache ; à se goinfrer de toutes sortes de fruits qu'on leur laissait cueillir librement ; et que de belles tablées avec les parents les jours de fête ! Que d'inoubliables journées en famille !


(5) - "atala ensèn au càrri de la vido, n'aguènt que soun soulet amour pèr se douna d'envanc." id p.48

Toutefois la plus grande partie du temps libéré par l'école, était réservé à des occupations moins récréatives qui, loin de le décourager, enthousiasmaient Paul souvent accompagné de sa jumelle tout aussi affectionnée. Très tôt, bien avant d'avoir l'âge de fréquenter l'école, son père qui voulait en faire un berger, et mieux encore, un marchand de moutons, l'emmena avec lui et l'entraîna à garder le troupeau dans les ramières le long de l'Eygues, s'amusant de son ignorance et lui racontant tous les contes de l'ancien temps, à peu près les mêmes que ceux que Roumanille faisait paraître alors dans l'Armana Prouvençau (6), lui apprenant le soir à lire l'heure d'après les étoiles "science des pauvres" disait-il ; homme indépendant, fier de ne rien devoir à personne, comme ses frères et les tulettiens en général, patriote et républicain, il lui chantait aussi la Marseillaise traduite en provençal, et sifflait volontiers en gardant le troupeau ce refrain de la république de 1848, encore tant populaire sous le second Empire chez ceux qui attendaient comme lui "un gouvernement de tous pour tous"

(6) - Publication annuelle et régulière en provençal éditée par les félibres à partir de 1855.


Ravi de fréquenter l'école qu'il ne manquait jamais et où les Frères Maristes étaient particulièrement contents de lui -les lois régissant l'École Républicaine ne seront votées qu'au début des années 1880- Paul Ruat attendait avec impatience la sortie de quatre heures pour s'en aller bien vite, après avoir cependant consciencieusement fait ses devoirs pour le lendemain, chaque jour et en toute saison s'il n'allait pas garder le troupeau, le long des routes et des chemins ramasser à pleins paniers le crottin dont avait tant besoin la maigre terre du jardin familial et les quelques arpents de terre que ses parents s'efforcèrent d'acquérir aux prix de rudes sacrifices. Plus la récolte était abondante, plus sa joie était grande d'imaginer à l'avance, le contentement du père tant aimé, plein de sollicitude pour ses enfants, soucieux de bien les préparer aux épreuves de la vie, par l'exemple plus que par le discours ; un père qui se réjouirait de le voir ainsi, une fois de plus, obéissant et acharné au travail ; un père cependant à qui il ne fallait pas "rebêquer", à qui il ne fallait pas faire répéter un ordre, mais un père aussi exigeant pour lui-même que pour les autres, et de bon commandement.

L'apprentissage d'un métier.
II se posa pour Paul Ruat dès lors que les Frères lui eurent fait passer avec succès le Certificat d'Études Primaires vers l'âge de 12 ans en 1874, d'autant plus que son père venait de mourir trois ans plus tôt après une longue et pénible maladie qui avait non seulement vidé l'étable, mais aussi complètement épuisé les quelques économies du ménage. C'est donc naturellement vers le travail de la terre qu'il se dirigea, plus exactement vers celui des quelques modestes coins de terre et du jardin qu'ils possédaient, tandis que ses deux soeurs et sa mère allaient de l'aube jusqu'à la nuit gagner quelques sous en trimant à la fabrique ; et c'est ainsi que sa mère, l'ayant laissé libre de son choix, l'encouragea à commencer son apprentissage de paysan par une belle matinée de février en l'envoyant semer des fèves. Pour réussir ce travail, il mit tout son coeur et sa fierté d'enfant sans doute pour faire honneur à l'enseignement reçu de son père ; malgré son inexpérience et le manque total de conseils, l'entreprise, pour un coup d'essai, aurait pu être un succès sans la pluie qui le surprit et lui donna l'idée, avant qu'il eût fini sa tâche, d'enfouir dans un grand trou toute la semence restante afin de n'en rien ramener à la maison. Cette mésaventure lui valut de "rencontrer" la moquerie collective qui le découragea du métier de paysan .
(8).

(8) - "Aquel auvàri me desgoutè dóu mestié"
id p. 90.


(Coll. R. Arnaud)



L'usine Franquebalme où travaillait P Ruat. La Maison de Retraite a remplacé le batiment détruit

(Coll. A. Costantini)


II se présenta alors au directeur d'une des 7 fabriques travaillant alors la soie à Tulette, où se louaient les femmes du pays et du voisinage, mais où l'on acceptait aussi, parfois, quelques manoeuvres qui pourraient ensuite exécuter des travaux trop dangereux pour les femmes dont les cotillons auraient pu se prendre dans les courroies de transmission ; on peut penser que Paul présentait toutes les qualités requises car, chose rare pour un garçon, il fut embauché sur le champ. Hiver comme été, les journées commençaient à 5 heures du matin pour se terminer à 7 heures du soir, mais cela ne lui fit pas peur, déjà endurci qu'il était malgré ses 12 ans ! Imaginez ensuite la joie du jeune Paul quand arriva la première paye: - "A tres sóu pèr jour te revèn tres franc quinge ; ai apoundu cinq sóu d'estreno pèr prene lou café e fuma uno cigalo !" (9) lui déclara le commis tenant les comptes. Imaginez surtout son bonheur d'apporter à sa mère son premier argent gagné, puis les 5 francs du mois suivant ! II eut tôt fait de placer soigneusement dans une tire-lire les 5 sous d'étrennes, car jamais il n'aurait osé dépenser cet argent au café et pas davantage acheter du tabac, car ni son père ni son oncle n'y avaient jamais touché

- "lou fuma es uno causo que l'on se n'en póu passa !" (10)

(9) - "A trois sous par jour, il te revient 3,15 F; j'ai ajouté 5 sous d'étrennes pour prendre le café et fumer une cigarette !" id p.96
(10) - "Fumer est une chose dont on peut se passer" id p.

A douze ans le grand air lui manquait et le jeune garçon grâce à sa débrouillardise, à sa bonne volonté qui lui valut rapidement la confiance et la sympathie de la contremaîtresse, devint "le messager de l'eau", préposé au transport de l'indispensable rafraîchissement pour les fileuses ; et voilà 40 sous qui s'ajoutent ainsi au salaire quotidien ! Le destin sourit aux audacieux dit-on, mais peut-être plus sûrement à ceux qui se donnent la peine de réussir ; l'application, la bonne volonté, le courage, l'ingéniosité, la mise en application des conseils reçus et bien enregistrés, ne pouvaient qu'aider favorablement Paul, c'est certain.

A quelques temps de là, la rencontre avec Pierre Sautel (11) venu remplacer la gouvernante décédée, fut capitale pour lui ; et ce sont toutes ces excellentes dispositions que le brave homme apprécia bien vite, tant et si bien qu'il se mit à rechercher pour le jeune garçon un travail plus formateur, une "place d'avenir", employé aux écritures ou commis dans un magasin, par exemple. Et c'est ainsi que le hasard, ou plus exactement les recherches effectuées par une cousine religieuse là-bas au couvent de la Conception, l'amenèrent à prendre la route de Carpentras pour y entreprendre son apprentissage, chez un marchand de livres et de papier, M. Pinet, installé dans la rue Vitrée, aujourd'hui appelée passage Boyer.


(11) - Pierre Sautel, père de l'abbé Sautel directeur des fouilles romaines de Vaison fut l'ami intime des fondateurs du félibrige, de Mistral, d'Aubanel, de Mathieu, de Gras, de Grivolas...


Son exil à Carpentras -le mot n'est pas exagéré tant fut grande sa peine, lorsqu'au matin du 6 octobre 1876, alors que soufflait une bise glaciale, il prit place sur une charrette l'emmenant loin de sa mère, de ses soeurs, de son village fut un véritable déchirement auquel s'ajoutèrent les dures conditions de placement : six mois sans rien gagner, six mois à dix francs et un an à vingt francs par mois, alors que la pension chez Laget où il trouva à se loger et où il ne devait guère manger autre chose que des pommes de terre, fut fixée à trente francs par mois ! II ne put retenir ses larmes, en pensant que ses soeurs devraient travailler pour lui ! Mais le jeune Paul n'était pas de ceux qui attendent qu'on s'apitoie sur eux et plutôt que de se lamenter éternellement, il sut vite trouver le moyen de se loger et de se nourrir à meilleur compte, en achetant lui-même sa nourriture et en louant une chambre à l'Hôtel de l'Ange qui n'avait certainement rien du paradis puisqu'il fut démoli à cause de sa vétusté ; et comme le courage ne lui manquait pas, il offrit ses services à M. Vaisse, l'ex-hôtelier devenu marchand de fromage ; d'abord pour tenir ses livres de comptes ; puis, les affaires marchant bien, de neuf heures du soir jusqu'à minuit, pour préparer les commandes de fromage qui devaient être livrées le lendemain ; comme la librairie était fermée le dimanche, et que le travail ne lui faisait pas peur, Paul partit ensuite régulièrement faire la tournée dans les campagnes environnantes avec M. Vaisse, ce qui lui donnait la possibilité d'améliorer ses gains, mais aussi de retrouver les vignes, les vergers, le grand air qui lui manquaient tant dans la "rue vitrée" où il faisait sans trop apercevoir le soleil, des journées de douze heures et où M. Pinet s'en remettait quasiment à lui pour la bonne marche de la boutique, se contentant le plus souvent de venir relever la caisse, et ne lui accordant aucune considération particulière ! Au contraire même, puisqu'il n'hésita pas, un jour, à lui retenir sur ses dix francs les huit francs d'une vitre qu'il avait cassée lui-même faisant retomber la responsabilité sur son commis ! Devant une telle injustice, Paul fut sur le point de renoncer à son apprentissage et écrivit à sa mère qu'il voulait rentrer à Tulette ; son découragement fut tel qu'il resta sans manger et faillit tomber malade ; sa mère lui envoya les huit francs manquants, au prix de nouveaux sacrifices, et vint, à pied, le réconforter au pont de Violès où ils se retrouvèrent le dimanche ; elle sut trouver les mots et l'habileté pour lui faire reprendre le chemin de Carpentras. La confiance revenue, Paul trouva encore le moyen -et le temps !- de lutter contre le découragement en acceptant, au début novembre, de répondre favorablement à la demande du curé de St Siffrein (12) l'invitant à jouer la pastorale ; rejoindre les répétitions deux fois par semaine au milieu d'un groupe de jeunes gens de son âge et, plus encore, s'exprimer en provençal, la langue parlée par tous les habitants de son village natal, furent pour lui les meilleurs remèdes et un moyen efficace de retrouver tout son courage, ce capital si précieux engrangé à Tulette durant quatorze ans et dont il aura tant besoin encore lorsque lui parviendra la terrible nouvelle de la mort de Marie, sa bessonne tant aimée, emportée à l'âge de dix huit ans, qu'il put voir une dernière fois "dins sa caisso de bos, plegado dins sa raubo blanco, coume une vierge que n'avié plus qu'a prene sa voulado pèr mounta tout dre dins lou sant Paradis" (13) après avoir fait à pied et de nuit le trajet de Carpentras à Tulette !

(12) - Cathédrale (et paroisse) proche de la Rue Vitrée à Carpentras.
(13) - °... dans sa caisse de bois, enveloppée dans sa robe blanche comme une vierge n'ayant plus qu'à prendre son envol pour monter tout droit vers le saint Paradis".

Si l'on dit facilement qu'après la pluie vient le beau temps, il est vrai aussi que des tempéraments bien trempés ne supportent pas facilement les coups durs que leur réserve inévitablement la vie, comme à tout un chacun ; assurément Paul Ruat fut de ceux qui ne veulent pas se laisser abattre par l'adversité et l'injustice et qui, ne se contentant pas d'attendre du ciel un éventuel secours, comptent avant tout sur eux mêmes pour faire face et aller de l'avant vers des jours meilleurs, sans ambition démesurée, confiants dans leur seul courage qu'ils savent mettre en oeuvre et exercer chaque jour davantage, sans rechigner et semblant ainsi forcer le destin.


L'épopée marseillaise entreprise par Paul Ruat en 1880 en est une parfaite illustration :

"Après mi dous an d'aprendissage e dous an de coumés en titre, avieù aqui moun bastoun de marescau : forço travai e gaire de pago !' (14) (14) - `Après deux ans d'apprentissage et deux ans de commis en titre, j'avais acquis mon bâton de maréchal : beaucoup de travail et une petite paie !

Âgé seulement de 18 ans, mais particulièrement aguerri au travail et aux épreuves de la vie, Paul eut envie de trouver une autre place, dans une grande librairie ; le recommandant à un grand libraire de Marseille, Joseph Roumanille savait très bien que les nouveaux patrons ne pourraient être déçus en embauchant ce nouveau commis acharné au travail, consciencieux, âpre au gain, désireux de réussir et ayant toutes les qualités pour cela.

Après avoir servi trois ou quatre mois chez Ferran, rue de l'Arbre, il se plaça chez Pessailhan, 34 rue Paradis où il trouva un travail plus attrayant, lui permettant surtout de mieux exercer ses compétences afin de mieux apprendre encore son métier ; son nouveau patron eut tôt fait de les apprécier à leur juste valeur ; aussi en fit-il son commis préféré, à qui il accordait toute sa confiance et à qui il proposa rapidement d'ouvrir un nouveau petit magasin aux Allées de Meillan et surtout de le gérer à sa guise, recevant pour cela un salaire fixe et un pourcentage sur les recettes : la librairie du Gymnase, menée par main de maître, connut un succès rapide et particulièrement remarquable, Paul s'y employant avec un intérêt et un enthousiasme inégalables qu'il récoltait naturellement de son dur séjour carpentrassien ; si bien qu'à moins de vingt ans, n'ayant pas encore tiré au sort (15), il put s'établir à son compte à la Plaine Saint-Michel le 1 er juin 1883 .
(15) - système de recrutement aux Armées avant que ne soit instituée la conscription.

"Aviéu alor un pau d'espargne, lou pitre aflama e la fe dins l'aveni" (16) ; bien peu pour réussir dirent certains esprits chagrins connaissant insuffisamment Paul. La réussite fut totale, si bien qu'en 1889, à 27 ans, sans se défaire du minuscule magasin de la Plaine, il se rendit acquéreur d'une des plus belles librairies de France, au 22 rue Noailles (Canebière actuelle) puis au 54 rue Paradis ; cela ne se fit pas sans peine, mais en travaillant tous les jours de la semaine, dimanche compris, la journée commençant de grand matin et se terminant fort tard le soir.

(16) - "J'avais quelques économies, le coeur en feu et la foi dans l'avenir".



(Extrait du livre de Robert Maumet, Paul Ruat 1862-1938, Libraire-Editeur Félibre à Marseille, Paul Tacussel Editeur, 1995, p.20)

Toutefois Paul Ruat vint à penser qu'acquérir des biens et les faire fructifier ne pouvait être le seul but à donner à la vie ; sans doute aussi les doux paysages tulettiens, les espaces de liberté lui manquaient cruellement, comme tout cela lui avait déjà manqué Rue Vitrée à Carpentras.

"Em'acò prenguère lou biais de parti lou dimenche de-matin, la biasso sus l'espalo e lou bastoun en man, à la cerco di poulit rode dis alentour de Marsiho e de nosto Prouvènço amado" (17).

(17) - "Aussi pris Je l'habitude de partir le dimanche matin, la besace sur l'épaule et le bâton à la main, à la recherche des jolis coins aux alentours de Marseille et de notre chère Provence".

II eut, bien évidemment, le plaisir de s'oxygéner utilement et de respirer les senteurs des collines marseillaises faisant une ample provision de bonne santé pour une semaine entière consacrée au travail, mais il eut aussi la juste récompense d'entraîner dans son sillage d'innombrables promeneurs, jeunes et vieux, femmes, filles et garçons qui, la semaine terminée, avaient hâte d'aller se régénérer pour avoir la force et la santé pour bien travailler la semaine suivante. Prenant des notes au cours de ses sorties, il répondit en 1892 à l'attente de milliers d'employés avides comme lui d'espace, de grand air et de liberté en publiant la première partie des Excursions en Provence qui se vendirent ensuite comme des petits pains. Comme il fut heureux et fier, à juste titre, de faire naître le 24 janvier 1897, la Société des Excursionnistes Marseillais, déclarée d'utilité publique, magnifique mouvement social de force, de courage, de santé et d'enthousiasme, dans sa belle librairie de la rue Noailles.

Un travailleur infatigable. Très attaché aux conditions de travail dans sa corporation, soucieux de défendre de façon unitaire les intérêts de sa profession et d'obtenir du gouvernement un statut de la Librairie française, Paul Ruat oeuvra utilement, avec ténacité et clairvoyance, au sein du syndicalisme des libraires et au sein de la Chambre Syndicale des Libraires de France ; en 1897, il se lança dans l'édition de livres en provençal avec Li cant dôu Terraire de Charloun Rieu (18) ;

(18) - Charles Rieu : paysan-poète du Paradou près des Baux en Provence qui chanta ses poèmes sur des airs populaires (ex : La Mazurka sous les pins).

s'intéressant de très près à la belle prose limpide de Roumanille, aux vers d'Aubanel et aux poèmes de Mistral, s'essayant lui-même, avec succès, à écrire "dins la lengo de si gens" (dans la langue de ses parents) , ce fut avec une très grande émotion qu'il participa à la fête de la Ste Estelle, fête annuelle du Félibrige, qui se déroula à Pourrières (près d'Aix) le 3 septembre 1899 et où il reçut avec fierté le diplôme du Félibrige.

Extrait du livre de Robert Maumet,
( Paul Ruat 1862-1938 p.22)

Porté par un profond et sincère sentiment de patriotisme régional, Paul Ruat fut mainteneur du Félibrige (1899), co-fondateur de l'Action provençale (1900), directeur du Bor Prouvençau (1901), co-fondateur du Syndicat d'Initiative de Marseille (1902), premier trésorier de la Freirié Prouvençalo (1905), directeur du journal Lou Gau, la même année, directeur du journal Lou Félibrige de 1909 à 1911, chargé de cours de littérature provençale à l'Association Polytechnique de Marseille de 1911 à 1914 ; c'est vraiment un travailleur enthousiaste et infatigable, entièrement dévoué, en plus de la responsabilité de sa librairie, à la cause régionale, qui parvient en plus à publier ses propres oeuvres, Aprendissage de la vido (1910 et 1931) suivi Vièure sa vido en 1920. S'il a la grande joie de voir arriver un petit-fils, Maurice Tacussel le 14 mars, puis d'être peu après lauréat des Jeux Floraux septennaires du Felibrige à Aix, l'année 1913 sera particulièrement cruelle pour Paul Ruat qui le 27 décembre, perd sa fille unique qu'il chérissait tant et qui fut sa principale collaboratrice. L'épreuve fut-elle trop lourde ? Toujours est-il que le père meurtri, l'homme ébranlé se retire du commerce de la librairie au profit de son gendre Augustin Tacussel ; mais on n'abat pas facilement un arbre encore jeune et profondément enraciné et Paul reprend la direction effective de la librairie, associé à son gendre, en 1923.

Jusqu'à sa mort le 10 décembre 1938 à la Valentine, banlieue de Marseille, il n'oubliera jamais ses origines et Tulette:

"Un ome se coungreio pas soulet, e la raço d'ounte nais coume lou rode ounte viéu ié fourrisson de toute maniero" (19) .


(19) - "Un homme ne se réalise pas seul; c'est la race dont il émane comme l'endroit où il vit qui lui donnent tout".

Un bel exemple d'une vie droite, faite d'amour, de travail acharné, de courage, de dévouement, de ténacité, de persévérance pour réussir malgré les vicissitudes rencontrées, comme le dit si bien Jean Monné dans sa préface.


Michel BLANC .

La lettre-préface de Monné, publiée en 1910 et en 1931, en avant des deux premières éditions de Aprendissage de la vido, comme annoncé en préambule, suit cette fois l'autobiographie de Paul Ruat éditée en 1990 par Paul Tacussel.
Jean Monné s'est aussitôt souvenu du livre inoubliable que lui avaient mis entre les mains vers 1848 les frères des Écoles Chrétiennes de Bédoin au pied du Ventoux, intitulé La Morale en Action, dont chaque récit lui avait remué le coeur, ce livre, lui a-t-il écrit, rassemblait merveilleusement "tous les actes, toutes les actions superbes que l'honneur, la foi, l'amour et l'enthousiasme avaient fait resplendir et dont la clarté pouvait illuminer le coeur des jeunes et les élever vers le Beau, le Bon, le Vrai- C'était comme un jardin où ,fleurissaient toutes les vertus"
(traduit du provençal Aprendissage de la Vido, 1990, p.180);
et Monné
d'ajouter que l'ouvrage de Paul Ruat, pareil à un chapitre de la Morale en Action, avec des mots simples et

encourageants venus du coeur, lui faisait connaître la même émotion qui l'avait exalté dans sa jeunesse, heureux de savoir que les jeunes préparant leur avenir y trouveraient "le fruit délicieux qui donne la vigueur pour triompher des difficultés" (traduit du provençal - idem p.181).

Monné l'assure aussi de son immense joie de l'avoir poussé à cette publication (car Paul Ruat avait écrit ce livre â ses moments de loisirs, avec l'intention bien arrêtée de le laisser sous forme de manuscrit), persuadé, comme le dit Saint Trophime dans la Communion des Saints de Frédéric Mistral:

Que fau de lume dins l'escur,
Et dins lou mounde fau d'eisèmple l

(Il faut de la lumière dans la nuit,
Et dans le monde il faut des exemples)

Bibliographie
- Aprendissage de la Vido de Paul Ruat, 3e édition de 1990 par Paul Tacussel, annotée par Georges Bonifassi "Pour apprendre le provençal".
- Paul Ruat 1862-1938
par Robert Maumet, 1995, Paul Tacussel éditeur.

Nous remercions M. René ARNAUD,
M.et Mme Antoine CONSTANTINI,
M. Serge VOLLE, Maire de Tulette
pour les renseignements et documents qu'ils nous ont transmis.


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