CONFÉRENCE

SUR LE

FÉLIBRIGE

Faite au Excursionnistes Marseillais, le 8 Février 1905

Par P. RUAT


Le Félibrige est une association littéraire qui fut fondée le 21 mai 1854, au château de Fontségugne, près de Gadagne par sept jeunes poètes : Théodore Aubanel, Jean Brunet, Anselme Mathieu, Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Alphonse Tavan et Joseph Giéra, amphitryon. Ils se réunirent en un banquet d'amis pour la restauration de la langue provençale. Au dessert, on posa les bases de cette association et on adopta le titre pour désigner les adeptes.
Ce titre fut, trouvé dans une poésie légendaire que Mistral avait recueillie à Maillane, poésie où il est question di sèt félibre de la lèi, c'est-à-dire " Amis du Beau ", et qui se récite encore en guise de prière dans certaines familles du peuple.
Le mot Félibre fut acclamé par les sept convives, et l'Armana Prouvençau organe de la nouvelle école qui parut pour la première fois en 1855, annonça à la Provence, au Midi est au monde, que les rénovateurs de la langue provençale s'intitulaient Félibres.

En 1845, le jeune Frédéric Mistral, qui faisait parait-il, souvent l'école buissonnière à, Maillane, avait été mis en pension dans un petit collège d'Avignon. Dans ce collège, il y avait pour professeur un jeune homme de Saint-Rémy, Joseph Roumanille, et parmi les élèves, un écolier de Châteauneuf-du-Pape Anselme Mathieu. C'est là que pour la première fois ces jeunes gens sentirent naître leur goût pour la langue du terroir. Roumanille taquinait déjà la muse provençale et recueillait ses Margarideto, qu'il lisait ensuite à ses élèves. Mistral se sentit embrasé à ce contact et s'écria: " Voici l'aube que mon âme attendait pour s'éveiller à la lumière " .

Des réunions provençales eurent lieu à Avignon dès 1851, et les jeunes, très jeunes poètes, décidèrent de participer au Roumavagi di troubaire qui fut organisé à Aix, en 1858, par J.-B. Gaut. En été, les réunions se tenaient de préférence sous les ombrages du château de Fontségugne situé à 9 kilométres d'Avignon, sur la route de la Fontaine de Vaucluse. Là on lia connaissance avec Alphonse Tavan, de Gadagne, qui faisait des poésies en cultivant son champ, puis de Théodore Aubanel qui venait soupirer aux pieds de Zani Manivet, héroïne du beau livre la Miougrano entre-duberto, et qui devenue religieuse de Saint- Vincent-de-Paul, s'en alla mourir en Orient au chevet des malades.
Les félibres décidèrent de se réunir chaque année le 21 mai, jour de sainte Estelle, qui est, devenue depuis lors la patronne des félibres, et adopteront l'étoile à sept rayons pour emblème.
Il y a plus de cinquante ans que ces faits se sont passés, et ceux d'entre vous qui ont eu le bonheur d'assister l'été dernier aux fêtes du Cinquantenaire, ont put se rendre compte que depuis lors le Félibrige est devenu une puissante organisation et constater aussi la belle vigueur des deux survivants : Mistral et Tavan, âgés l'un et l'autre de plus de 70 ans, mais toujours debout pour tenir le drapeau étoilé ou sont inscrits en lettres d'or la revendication de nos anciennes libertés.
En 1859, parut Mirèio, Mistral avait alors 29 ans. Il fut présenté à Lamartine par le poète Adolphe Dumas, de Cabanes, et couronné par l'Académie française avec un prix de 3.000 francs.
Mireille annonça au monde la renaissance d'une langue, qui parlée depuis près de mille ans et combattue depuis Richelieu, ne s'était plus manifestée depuis la glorieuse époque des Troubadours, que par des oeuvres populaires en dialectes locaux.
Ce fut un éblouissement dans le monde des philologues que la résurrection de cette langue si riche et, si harmonieuse. Presque aussitôt des chaires de provençal furent créées dans les Universités d'Allemagne, d'Angleterre, des Etats-Unis, en Sorbonne, pour étudier la vieille langue romane qui sortait ainsi de son tombeau.
Peu de temps après, le compositeur Gounod venait à Saint-Rémy, aux Baux, aux Saintes-Maries pour étudier l'oeuvre en compagnie du Maître, puis la popularisait par la musique avec le magnifique succès que l'on sait.

L'idée du Félibrige commençait déjà à se répandre hors de la Provence, elle gagnait tout le Midi de la France jusqu'à Perpignan et Toulouse, puis, traversant les Pyrénées, se propageait en Catalogne et parvenait jusqu'à Barcelone, ou les félibres ,espagnols décidaient à leur tour la restauration de la langue catalane.

Les félibres provençaux furent conviés aux grandes fêtes des Jeux floraux de Barcelone, puis conduits au Montserrat, et là reçurent des Catalans, une magnifique coupe en agent ciselé comme don d'affection et d'amitié. Cette coupe est devenue le symbole du Félibrige : elle paraît tous les ans au banquet de la Sainte-Estelle, et les félibres y trempent leurs lèvres en une sorte de communion d'idées, pendant que se chante la Coupo Santo, la marseillaise des Félibres :

Prouvençau veici la Coupo
Que nous vèn di Catalan...

Le Félibrige est maintenant créé. Quel sera son principal but ?

Conscients que la langue maternelle symbolise l'attachement au sol natal et l'amour de la petite patrie pour mieux aimer la grande, les félibres prêchent par l'exemple : ils parlent, il écrivent, ils chantent en provençal, puis ils se mettent en devoir de lutter contre l'instituteur, qui, dès l'âge de six ans, arrache à l'enfant la langue de son berceau, lui faisant une sorte de crime d'avoir balbutié dès ses premiers vagissements, une langue bannie par les Parisiens.
L'Instituteur, en agissant ainsi, ressemble un peu à un professeur de sixième qui reprocherait à un élève de savoir parler latin et qui chercherait à le lui désapprendre.

Aussi, qu'arrive-t-il le plus souvent ? il arrive que l'enfant parlant le français à l'école, puis le provençal à sa maison et en jouant avec ses camarades, atteint l'âge de douze ans, la tête bourrée de provençalismes et ne tarde pas à oublier le peu de français qu'il a appris, attendu qu'aux champs, à l'atelier et plus tard à la caserne il parlera encore le provençal qui est par essence la langue populaire et naturelle du midi de la France.

Degun à lou poudé de tua li lèngo que volon pas mouri !

Voilà un axiome dont nos gouvernants feraient bien de tirer profit, est cela, leur serait facile si au lieu de faire la guerre au provençal dans les écoles par leurs recteurs et leurs inspecteurs, ils adoptaient la méthode parallèle de l'enseignement du français par le provençal, comme on le pratique du reste pour des langue, mortes, le latin et le grec.
Je vous citerai par exemple les mots oustau et biou qui font maison et taureau en français, et je vous demanderai de me dire combien il faudra du temps à un enfant de 6 à 7 ans pour assembler les lettres en sons, si le professeur ne lui vient pas en aide.

Le félibre majoral frère Savinien, auteur de la méthode parallèle, l'a préconisée dans des Congrès pédagogiques, puis il est allé en développer l'économie en Sorbonne, en présence du Conseil supérieur de l'enseignement. Il a été naturellement félicité des succès obtenus par lui et par ses adeptes, mais le Conseil supérieur s'est bien gardé de la faire appliquer.
Cependant lorsque le frère Savinien a dû quitter la France pour aller professer dans un Collège de Rome il a reçu en Italie, ce qui lui avait été refusé en France, c'est-à-dire des encouragements officiels.

Au surplus, on se rend tellement compte que la phonétique du français est défavorable, que la grave Académie française aprés avoir modifié, il y a quelques années, l'accord des participes, va demain modifier les diphtongues et supprimer les doubles consonnes.
Tandis qu'en provençal, comme en latin, du reste, chaque lettre a sa signification propre; par un simple accent en obtient la prononciation voulue.
Si j'ajoute que la langue provençale est plus riche en expressions que la langue française, et qu'elle contient près de 2.000 mots qui n'ont pas leur signification en français, vous vous rendez suffisamment compte du tort que l'on a en dédaignant de l'étudier, surtout à un moment où elle atteint à son plus grand lustre, tant par la décision de l'académie Suédoise que par l'adresse enthousiaste du président Roosevelt à Mistral.
Le symbole de la langue a été poétisé par Mistral dans le célèbre chant de la Coumtesso:

On y représente la langue provençale enchaînée dans un cachot du ministère de l'Instruction publique, où l'armée des Félibres doit aller un jour la délivrer. Le refrain est un appel à l'énergie des forts ; il se chante sur un air langoureux et va crescendo à chaque reprise

Il y a certainement beaucoup de personnes, peut-être ici même dans cette salle, qui peuvent se dire : A quoi bon savoir deux langues ; est-ce que le français ne suffit pas à tout ? Assurément, ce raisonnement a une apparence de logique. Le jour ou l'Esperanto, cette nouvelle langue universelle, sera plus répandue, le français ne sera même plus utile, et peut-être aura-t-on trouvé là le secret du bonheur général.

Je fais des voeux pour la propagande de l'Esperanto. Comme langue commerciale et surtout comme arme pacifique pour arriver à la fraternité des peuples. Mais j'estime que nous devons savoir aussi le français notre langue nationale, et obligatoirement le provençal qui est la langue populaire du pays dans lequel nous vivons ; et je dirai même que le provençal devrait primer les deux autres, car la langue d'un pays est le propre caractère de sa nationalité en dehors de toute limite conventionnelle.

Retenez bien ceci : Il y a une nécessité absolue à la conservation et à l'étude des parlers locaux.
Prenons par exemple la Suisse, où trois langues nationales sont parlées; où chacun de ses 22 cantons s'administre à sa guise et selon la volonté du peuple souverain. Croyezvous que ce petit pays ne soit pas le modèle de toutes les républiques ? Les Suisses ont le, courage, la fidélité à la parole donnée, l'amour de la patrie et de l'indépendance. Leur devise est : Liberté, Patrie. Et les Suisses sont libres, et les Suisses sont patriotes. C'est un lien amical, une sorte d'association, une fédération pour employer le terme exact, qui groupe les 22 cantons. Mais qu'un seul de ces cantons soit attaqué dans son indépendance et les 21 autres se lèveront comme un seul homme contre la liberté menacée. Vous voyez donc, que l'unité d'un pays ne réside pas uniquement dans la langue.

Parlons, si vous le voulez, des Polonais. La Pologne est un ancien royaume qui a été démembré. Ses limites ont été effacées et les habitants sont devenus Russes, Allemands ou Autrichiens. Mais la Pologne, si elle a courbé le front devant ses nouveaux maîtres, a gardé le culte de la Patrie, elle a conservé sa merveilleuse langue qui est encore parlée par dix millions de sujets, elle a conservé ses coutumes et son espoir de redevenir une nationalité, c'est-à-dire, qu'en dépit des conventions d'Etat, ses habitants sont restés polonais dans toute l'acception du terme. Qui sait même si les malheurs qui fondent en ce moment sur la Russie, ne sont pas l'effet de la justice immanente des choses qui lui fait expier l'oppression de la Pologne ! Eh bien, admettez un instant qu'à la suite des troubles révolutionnaires dont il est en ce moment le théâtre, l'empire russe vienne à se démembrer, les Polonais seront prêts du jour au lendemain à reconquérir leurs anciennes libertés et leur ancienne autonomie. Ils seront prêts à constituer la République polonaise, et cela sans le secours des armes, uniquementpar le coeur de ses habitants qui ont conservé le culte de leur ancienne patrie en conservant leur langue.


Ainsi a dit le grand Poète dans son ode aux félibres catalans.
Soyons bons Français, soyons bons patriotes, mais restons surtout bons Provençaux Gardons les caractères primordiaux du notre nationalité, synthétisés dans la langue qui fut parlée par nos aïeux. Et, comme le pêcheur Calendal, de Cassis, l'amant de la fée du mont Gibal, disons avec le grand Mistral :


Après la langue nous voulons l'Histoire. Vous savez tous que l'Histoire de France, même pour des élèves de philosophie, ne comprend à peu près que l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France. La centralisation à outrance nous a conduit à laisser supposer que Paris résumait la France, et qu'en dehors de Paris, la France n'existait pour ainsi dire pas.

Voyez-vous un intérêt passionnant à ce que nos enfants apprennent l'histoire des Maires du Palais et de tous les rois dits " Fainéants " alors qu'ils ne savent pas un mot de ce qu'étaient la république d'Arles, la puissante maison des princes des Baux, la république de Marseille au Moyen-âge ? Qu'on apprenne aux enfants les principaux faits de l'histoire de France, rien de plus juste, mais croyez-vous que l'histoire de la Reine Jeanne ou du bon roi René ne les intéresserait pas davantage que les démêlés entre Frédégonde et Brunehaut, détaillés dans les livres les plus élémentaires ?

Ce sera une rude bataille à soutenir, mais nous ne désarmerons qu'après la victoire finale. Il faut que nous apprenions aux enfants, les luttes soutenues par leurs pères pour la défense de cette terre de Provence où ils sont nés, et de leurs libertés provinciales.

J'en arrive il vous parler de l'organisation du Félibrige.
Cette organisation a passé par trois phases principales ; trois cycles comme l'on dit maintenant.
La première qui est une période de préparation ce que les savants appellent Embryologique et qui va de 1854 à 1862. Ensuite vient une nouvelle période de propagande de 1862 à 1876, puis la période d'organisation de 1876 à 1904. Enfin la période commencée cette année même pour le cinquantenaire, qui sera celle de l'action.
Le félibrige qui n'était au début qu'une réunion d'amis parlant, chantant et écrivant en provençal recevait des adhésions des pays les plus reculés comme la Suède, la Finlande, le Canada, la Roumanie, et des personnalités les plus célèbres comme le prince W. Bonaparte-Wyse, Don Pedro, empereur du Brésil.

En 1862 on dressait un règlement dont voici les bases :
Art. 1. - Lou Félibrige es establi, pèr garda longo-mai à la Prouvènço sa lengo, sa coulor, sa liberta de gàubi, soun ounour naciounau e soun bèu reng d'intelligenci, car talo qu'es, la Prouvènço nous agrado.
Art. 2. -Lou félibrige es gai, amistous frairenau plen de simplesso et de franquesso. Soun vin es la bèuta, soun pan es la bounta, soun cam,in la verita. A soun soulèu pèr regalido, tiro sa sciènci de l'amour, e bouto en Diéu soun esperanço.
Art. 3. -Soun reçaupu Felibre, o Felibresso, aquéli qu'an moustra d'uno maniero remarcablo,et de qu'inte biais que fugue soun amour pèr la Prouvenço.

On établissait ensuite une sorte d'académie de cinquante félibres majoraux, comprenant des poètes, des savants, des historiens, des artistes et des amis. Mistral en fut nommé capoulié c'est-à-dire chef. Le premier cycle commence, et avec lui la magnifique propagande par les fêtes de Barcelone, de Saint-Rémy, d'Avignon, de Montpellier et de Toulouse. L'Armarna provençau, joio, soulas e passo-tèms dou pople dou miejeur se répand à 12.000 exemplaires. Une pléiade d'écrivains sort des fondements du félibrige, et les ouvrages en langue provençale ne se comptent plus..
L'idée grandit sans cesse et envahit successivement, le Languedoc l'Aquitaine, la Gascogne, le Béarn, le Poitou, le Limousin soit à peu la moitié de 1a France, c'est-à-dire tous les pays où se parlait jadis la langue d'Oc.

C'est alors qu'on adopta le statut de 1876 " Malsain cauchemar de légiste " a dit Devoly qui était le modèle de la centralisation parisienne, modèle que le félibrige a précisément mission de combattre. On commence le second cycle avec l'organisation qui suit :

Le consistoire est composé comme auparavant de 50 majoraux ; ensuite on divise la terre d'oc en quatre sections, appellées Maintenances et on les fait administrer par un syndic, sorte de préfet délégué avec des pouvoirs très étendus et dont les attributions comprennent notamment l'administration des félibres de sa région réunis par écoles sous la présidence d'un cabiscol.

Les félibres sont divisés en trois catégories : les ajudaires, les mainteneurs et les majoraux.

Cette organisation compliquée, qui différait tant des statuts de 1862, " lou félibrige es gai, amistous, frairenau plen de simplesso... " marque néamoins le départ d'une assez brillante période ou l'on organisa nombre de jeux floraux, des fêtes félibréennes, de brillantes réunions de Sainte-Estelle. Mais les félibres, qui sont par essence partisans de la liberté et dont Roumanille disait: " Li parpaioun s'enregimenton pas ! " ne marquèrent pas tous leur soumission à cette sorte de caporalisme franchimand. La plupart restèrent félibres, mais se réclamèrent de leur indépendance et firent l'office des tirailleurs sur les flancs, de l'armée félibréenne qui grandissait, sans cesse.

L'élection du Capoulié actuel, Pierre Dévoluy, marque le commencement d'une nouvelle étape. Justement baptisé par Mistral comme capoulié de l'action, il se sentit entravé à chaque pas par le fonctionnarisme des statuts de 1876, et il poursurvit sans relâche l'abrogation de ces statuts et, notamment la suppression des maintenances.

Les nouveaux statuts qui seront publiés cette année, en mai, n'étant pas encore connus, il ne m'appartient pas d'en parler, mais ,je puis vous dire qu'ils marqueront un grand pas dans la régime de la Liberté. Tout d'abord, les écoles recommenceront leur autonomie et s'administreront à leur guise : on ne leur demandera que l'adhésion aux articles fondamentaux du félibrige. Enfin, il est probable que les cabiscol des écoles déclarées selon la loi de 1901, sur les associations, seront d'office délégués comme membres du consistoire. De sorte qu'on peut apprécier comme suit la suppression des Maintenances:

Un chef d'Etat qui supprimerait ses préfets d'un trait de plume et qui dirait à chaque grande commune, ou à chaque groupement de communes : Administrez-vous à votre guise et selon vos coutumes, nous ne vous demandons que de rester bons Français et de jurer le pacte d'alliance.
Il est curieux de savoir maintenant, à titre de document, que dès 1879, en consistoire, le majoral Félix Gras qui devint plus tard Capoulié, demanda l'abrogation des statuts de 1876, prévoyant qu'ils seraient néfaste, à l'action félibréenne avec leur fatras de 49 articles qu'une armée de gendarmes ne serait pas parvenue à faire appliquer.

La discussion fut passionnée au vote il y eut 5 voix et 5 voix contre. La voix prépondérante de Mistral, capoulié qui vota pour, disant qu'un essai de trois ans ne lui paraissait pas concluant, sauva les maintenances (1).

(1) Cartabèu de Santo Estello V. Lieutaud 1879,

Voici maintenant quelques détails sur les dignitaires de l'association.

Au Sommet, dominant toute la terre d'Oc, de sa grâce poétique et inspiratrice se trouve placée la Reine du Félibrige, choisie tous les sept ans par le lauréat des grands jeux floraux.. La reine actuelle est Mme Bischofsheim, née Thérèse de Chevigné, dont la royauté va expirer sous peu. Les précédentes reines sont Mme Mistral, Mme Boissière, née Roumanille Mme Gasquet, née Girard.

Ensuite vient, le Capoulié, président du consistoire avec les pouvoirs les plus étendus; il est le gardien des statuts, de la tradition Fontségugnenne, et du symbole: La Coupo, à lui confiée comme 1e drapeau d'un régiment à son colonel.

Le capoulié actuel est M. Pierre Devoluy, réélu en 1904, pour une troisième période de trois ans. Précédemment le capouliérat a été occupé par Mistral, par Roumanille et par Félix Gras. Le capoulié choisit son secrétaire, sorte de grand intendant, appelé jusqu'ici du nom un peu pompeux de chancellier. Le secrétaire actuel est le majoral Ronjat, trés bon alpiniste à ses heures, qui se contente d'un titre plus modeste celui de baile.

Les majoraux sont au nombre de cinquante, ils sont élus à vie et possesseurs d'un titre de cigale d'or, qui se transmet à leur mort comme un fauteuil d'académie.

La nouvelle organisation du Félibrige qui a lieu en ce moment demandera encore deux ou trois ans pour être un fait accompli. Mais on peut dire que dés maintenant les Écoles se ressaisissent pour commencer leur vie autonome. C'est ainsi que l'Escolo de la Mar de Marseille s'est réunie dimanche dernier pour se reconstituer librement; son nouveau règlement a été déposé à la préfecture, et de par le fait de celle déclaration, conformément à la loi du 1er juillet 1901, elle va a acquérir la capacité juridique, et aura toute liberté pour organiser des concours, jeux floraux, fêtes, etc... En Provence, les écoles de Toulon. d'Aix , d'Eyguières, de Forcalquier, de Tarascon, d'Avignon, de Vaison, de Valréas, etc., vont se constituer ainsi ; puis d'autres groupes se formeront librement. Voyez donc la belle énergie de talents qui va éclore de cette Respelido.

Lorsque toutes ores écoles, vivant de leur vie propre avec un but commun se donneront le mot d'ordre pour l'action.
Avec les maintenances on a maintenu, c'est bien !... Mais à présent, il faut CONQUÉRIR, selon la tactique des armées qui veulent être victorieuses, et c'est par l'action des groupements autonomes que se feront les conquêtes futures.

Puis la Provence n'est pas tout le félibrige, elle ne tient même qu'une très modeste place dans les 32 départements de la Langue d'Oc. L'organisation autonome est déjà faite en partie en Limousin, en Périgord et en Béarn, puis elle se fera parallèlement dans les anciennes maintenances du Languedoc et d'Aquitaine. Ainsi vous pouvez vous rendre compte par à peu près de ce que sera le Félibrige de l'avenir : Une vaste Société de 100.000 membres peut-être et puissante surtout par la ferveur de ses adeptes.

La Provence s'est donnée à la France à la condition que les franchises seraient conservées ; vous savez ce qu'il est advenu de ces belles promesses faites en même temps à la Bretagne et d'autres provinces : il est arrivé que la France s'est couverte d'un immense réseau de 36.000 fils invisibles dont les extrémités sont tenues par Paris et par les maires des communes, réseau tellement serré qu'il a étouffé toute notre indépendance et nos libertés communales de jadis.

Cc système de gouvernement avait sa raison d'être pendant la grande révolution et sous l'Empire : alors qu'il n'y avait ni le télégraphe, ni les chemins de fer, ni le téléphone; mais, depuis quelque années, an commence à comprendre qu'il ne serait pas nécessaire d'un Conseil d'Etat pour classer une route, ou d'un Conseil de préfecture pour déplacer une borne-fontaine.

Toutes les anciennes provinces se réveillent sous le nom de Régionalisme pour réclamer, des Conseils régionaux qui auraient la compétence pour traiter des affaires régionales. En résumé, décentraliser toute l'administration comme on a essayé timidement de le faire dans les Universités pour l'Enseignement supérieur.

Et les félibres qui ont tout à gagner à ce nouvel état de choses entrent dans le mouvement régionaliste, alors que, sans le savoir peut- être, ils ont été les promoteurs de ce mouvement.

Un jour il nous sera petit-être donné de voir ceci : Une immense farandole partant de Maillane, qui fera le tour de la France en donnant la main aux Bretons, aux Normands, aux Flamands, aux Lorrains, aux Bourguignons, se mettant en marche sur Paris et plantant le drapeau du félibrige sur les remparts de la capitale à ce cri mille fois répété :


(2) Epigraphe de la Damote par Elzéard Rougier.



Paul Ruat.          

Le 8 Février 1905        

(Paul Ruat sera élu Majoral du Félibrige en 1918)