En fin de compte, en 1775, le roi de Paris, après avoir beaucoup réfléchi, fit le droit des gens de Tulette et reconnut les franchises communales, qui furent ensuite contrôlées par le parlement de Grenoble.


De 1775 à 1789, notre ville fut une des rares en France à jouir d'un tel privilège. Mais, les aristocrates et les consuls, accablés par la lutte si grave et si longue, soutenue contre le pouvoir central, n'eurent le temps de se reprendre que pour acclamer la révolution.


Maintenant, que nos conseils municipaux ont si peu de liberté pour administrer leurs communes ; - qu'il faut toujours et toujours courir à Valence ou à Paris pour avoir une autorisation ou faire signer un papier ; - maintenant, qu'on ne peut plus déplacer une fontaine ou bâtir une loge à cochons sans la permission du préfet ; - que le percepteur n'a qu'à faire passer la trompette pour faire rouler nos écus dans son coffre et que nous nous faisons petits devant le chapeau d'un gendarme, cela nous parait un songe que nos aïeux eussent tant de valeur civique et fussent si jaloux de leur indépendance...


(1) - Mistral : le lion d'Arles (Isclis d'Or) magistrat : magistrat électif annuel qui succéda aux douze consuls de la République d'Arles
(Lou Trésor dou Félibrige
p. 608 T II)

Et, pourtant, c'est ainsi ! Et l'histoire de Tulette n'est pas une exception : vous pourriez en apprendre autant et même plus dans celles des princes d'Orange, des princes des Baux, des républiques d'Arles et de Marseille.


Mais ceci ne se lit pas dans les livres d'histoire. Et les livres scolaires, faits à Paris, oublient généralement de nous parler de nos anciennes provinces, ils oublient presque que l'histoire de France n'est pas celle de Paris.


Comme a dit Mistral dans son apostrophe au "Notre Peuple":


      Ils te manient la cervelle
      Ils t'endoctrinent comme un niais
      Afin que la manivelle
      Tourne toujours du même côté


      Ton histoire ils la méconnaissent,
      Ils te la racontent à l'envers ;
      Ils te dressent et ils te redressent
      Tel un peuple de bossus.


Ne croyez-vous pas, mes amis, que nos enfants devraient apprendre en premier la vie de notre village ? Ah ! quel remerciement nous devons à notre sénateur et majoral félibre, Maurice Faure, qui, avant de laisser le ministère de l'Instruction Publique, en février 1911, envoya à ses recteurs une circulaire pour dire que les maîtres d'écoles avaient pour devoir d'apprendre et d'enseigner l'histoire de nos villages, de nos provinces, de la même façon qu'ils apprennent l'histoire de France !...


Car vous savez que pour aimer quelqu'un il faut bien le connaître, et si nous voulons davantage aimer notre pays nous devons apprendre à mieux le connaître.

Pour nous, bons amis, bonnes gens de Tulette, cela nous sera très facile de lire notre histoire, puisqu'aujourd'hui, sur la porte de la mairie, on vous pose une pierre sur laquelle est écrit le résumé de cette histoire. En vous arrêtant devant, vous verrez au milieu de l'écu : un cor, deux clefs croisées et traversées par une épée (2).

De savants peintres d'armoiries vous diront qu'ils portent:
De gueules, à l'épée nue d'argent, la pointe en bas et deux clefs en sautoir de même; au chef d'or chargé d'un cor d'azur aux glands d'or.

Mais nous qui sommes de simples citadins et des travailleurs, je vois ici comment nous les lirons : Quand, en 1203, les princes d'Oranges donnèrent franchises et libertés au Tulettiens, ils leur donnèrent deux clefs : celle de la grande Porte et celle de la petite Porte, et ils leur dirent ainsi : Avec ces deux clefs vous vous enfermerez dedans et là vous serez entièrement les maîtres ; si quelque envieux ou mauvais voisin vient vous chercher querelle, voici une épée pour vous protéger ; et si de plus, vos ennemis étaient nombreux et si vous vous sentiez en danger derrière vos murailles, vous n'auriez qu'à monter à la cime des tours de votre grand château, vous souffleriez dans ce cor, et nous viendrions d'Orange avec notre armée pour vous protéger et faire fuir les malfaiteurs.

La devise "TOUJOURS LIBRE" retrace entièrement la vie de notre pays depuis des siècles et des siècles ; il faut être fier de cette devise, bonnes gens de Tulette, parce qu'il faut faire savoir à tous que nous ne nous inclinons que devant la Loi et le Droit. -Fut-ce sans vouloir faire d'affront à personne-, maintenant, que nous avons fait parler les papiers et que nous faisons parler les pierres, nous pouvons dire comme le héros de Mistral dans Calendal que nous sommes "humble avec l'humble, et plus fier que les fiers".

Mais j'ai peut-être été trop long et je vous en demande excuse. Pourtant, j'ai idée que dans un tel jour nous ne devons pas oublier les aïeux qui nous ont fait ce que nous sommes. Nous ne devons pas oublier les hommes de bon gouvernement, les Consuls de notre petite république qui, aux temps anciens, ont maintenu haut et fort les droits de la principauté.

Certainement son esprit volette en ce moment autour de nous, et moi je veux terminer ma déclaration par l'invocation à l'âme de mon pays:

      Âme de mon pays,
      Toi qui jaillis, manifeste
      Dans notre langue et dans notre geste,

... et qui resurgit des vieux papiers de la mairie ; - ancêtres des nobles familles des marquis de Montcocol, des barons de Saint-Christol ; - aïeux des familles roturières mais libres, des Mondon, des Avias, des Ferrand, des Farnoux, des Gontier des Mourau, des Françon, des Barnier, des Mouret, etc., qui avez économisé le bien de vos enfants, qui avez croqué le pain de la maison et, qu'en vivant votre vie d'indépendance, avez maintenu le petit drapeau des franchises communales, je suis heureux d'élever ici un témoignage de reconnaissance à votre bon gouvernement : je suis content d'avoir fait entrouvrir la pierre de votre tombeau, afin que d'autres viennent un jour chercher dans vos exemples l'amour des libertés civiques ; pour que nos enfants apprennent dans votre histoire à se maintenir dans le droit chemin, qu'ils apprennent à protéger la liberté souveraine pour le bonheur des peuples.

Traduit du provençal par Vally LAGET

2 - Le dessin des Armes est de M. Gustave Martin, conservateur du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque de Marseille, d'après les archives de notre commune et l'Armorial du Dauphiné ; la gravure est de l'artiste statuaire François Carli, de Marseille ; les enfants qui tiennent l'eau sont moulés sur ceux qui sont sur une porte au château de Versailles.



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