En ce temps là Tulette comptait vingt familles nobles et peut-être deux mille habitants. Le territoire fut déclaré principauté indépendante sous le seul gouvernement d'un conseil nommé par les chefs de maisons. Plus de six cents ans avant que la France ait le suffrage universel, les Tulettiens pouvaient dire comme le "Lion" de la République d'Arles:

      Moi, j'ai vu la République
      Se grisant de liberté,
      Dans la clameur publique
      Elire ses magistrats. (1)


Les prieurs de Cluny du Saint-Esprit, qui percevaient la dîme, se faisaient appeler "Prince de Tulette". Un de ces prieurs, Jules de la Rovère, devint pape sous le nom de Jules II.

On voit encore sa maison, celle de Barnier, qui avec ses fenêtres à meneaux, ouvragées de main de maître, ses escaliers en colimaçon et sa tour crénelée, est une merveille de la Renaissance.

II y eut une période de beau temps qui dura trois cents ans, qui y firent fleurir l'usage de sages libertés, le Gai-Savoir et le bonheur de tout un petit peuple "vivant content à bon compte". Mais, ensuite, vint le malheur et les guerres de religion, et, à partir de ce moment l'étoile de la principauté, qui brillait là-haut dans le ciel cristallin, petit à petit pâlit, et s'obscurcit en plein.

De par sa situation entre les états du Dauphiné et ceux du Pape, le territoire indépendant de Tulette formait ce qu'on appelle aujourd'hui un "état-tampon", et, pour cela était convoité par les deux ennemis à la fois. De 1560 à 1566, la ville soutint neuf sièges. Mais les tulettiens ne voulant pas être plus protestants que papistes firent barrer leurs portes et le peuple courut aux tours pour se protéger.

Alors nous avions des consuls et de grands citoyens
Qui quand ils sentaient le droit dedans
ils savaient laisser le pape dehors.

La ville fut prise une fois par Serbelloni, capitaine des troupes papales ; une autre fois par Gouvernet et le baron des Adrets, chefs des huguenots ; puis encore reprise par Serbelloni et de nouveau par le baron des Adrets. Les protestants firent un carnage terrible : ils massacrèrent la majorité de la population et puis ils brûlèrent les archives de la commune sur la place de l'église.

En jetant au vent les cendres des chartes des Princes d'Orange, les troupes de Gouvernet croyaient peut-être détruire en plein les libertés de la principauté, mais il n'en fut pas ainsi: les protestants se maintinrent quelque temps ; puis ils laissèrent les gens tranquilles sur leurs opinions religieuses.


Après un demi-siècle de guerre, fatigués de lutter, et de lutter seuls, les consuls, ensemble avec la population, par un vote unanime, ce qui s'appelle aujourd'hui un "référendum", décidèrent de se joindre aux états du Dauphiné sous la réserve expresse

"QUE LES LIBERTÉS MUNICIPALES SERAIENT CONSERVÉES ET LES CHARTES DU PRINCE D'ORANGE MAINTENUES".

Ainsi fut fait. Devenue ville frontière, Tulette eut une garnison, et, à certains moments jusqu'à six cents hommes de troupe. Alors, de nouveau fleurirent les Lettres et les Sciences ; alors, prospérèrent trois Écoles où l'on apprenait le latin et le français ; alors, le tribunal du Capitaine Viguier jugeait souverainement et "coupait en quatre mots les procès trop longs".

Lorsque le parlement de Grenoble eut voté de s'unir au royaume de France, pour une satisfaction de moins que rien -quelque chose comme le plat de lentilles d'Esaü, que les aînés des Rois s'appelleraient Dauphins-, l'accord fut que les libertés et l'autonomie des communes seraient maintenues partout où elles étaient établies.

Mais, les maîtres qui commandaient à Paris, comme ceux qui faisaient les paons à la cour du Roi Soleil à Versailles, avaient bien d'autres soucis que de s'occuper de pareilles choses !

C'est alors qu'on vit les consuls de Tulette, fils valeureux de ceux qui avaient lutté contre le Pape, intenter un procès au gouvernement de Paris pour faire valoir leurs anciennes libertés.

Quand on examine la situation politique de la France à cette époque, quand on pense qu'à cette époque là le roi Louis XIV faisait raser notre vieux château pour asseoir son régime centralisateur, on reste stupéfait d'une telle audace. II fallait vraiment être "des hommes d'estomac et d'âpres rénovateurs" pour montrer une telle valeur civique, et, on ne le croirait pas, si les archives de la commune -toutes si bien triées et mises en ordre par le savant archiviste Lacroix- n'étaient pas là pour le prouver.

Notre pauvre pays, ruiné par plus de cent ans de bataille, disputé par les uns et par les autres, épuisé par de fréquents passages de troupes, qui vivaient sur le bien, et, comme des vols de sauterelles, dévoraient tout, Tulette se saigna aux quatre veines pour envoyer des députés et des avocats à Paris et à Versailles, pour y plaider le bien et y faire valoir ses droits. Et savez-vous combien de temps dura cet engagement pour recouvrer les libertés perdues ?... Cent quarante deux ans !...

( suite ...)