Par MONTS et par VAUX

 

De MONTRIEUX

En

LIGURIE

 

P. RUAT

MARSEILLE

Librairie TACUSSEL

1923

(Texte original en Provençal - traduction : Jean-Pierre Banet - Juillet 2007)

 

 

 

 

1

Premier voyage à Montrieux -- D’Aubagne à Solies-Pont

Les " Excursions en Provence "

Le couvent de Montrieux

C’est en 1890 que je suis allé, pour la première fois en excursion à la Chartreuse de Montrieux, avec la Section de Provence du Club Alpin. Nous avions alors bon pied et des jambes de feu. Nous étions à la recherche des beaux endroits de notre chère Provence. Les chemins sans fin et les hautes montagnes ne nous faisaient pas peur. Nous cherchions à bien profiter de notre journée de repos, le dimanche en général, pour fatiguer nos jambes. Dans les alentours si agréables de Marseille c’est souvent sur la Sainte Baume que nous tombions la tête la première.

S’il y avait deux jours fériés nous allions un peu plus loin, dans les Maures, à La Verne, au Ventoux, dans les Alpes. Ainsi un beau jour de Pentecôte on décida d’aller à Montrieux, sous la direction du président Barrême et du secrétaire Rolland. Nous sommes partis à une heure du matin d’Aubagne pour monter à l’aise à la Glacière et au col de Bertagne pour se retrouver à la crypte à l’heure de la première messe.

Nous avons pris le petit déjeuner à la fontaine de Nans et nous sommes partis, à travers la forêt, vers la glacière de Fontfrege. Là nous avons pris un repas apprécié, dans un endroit humide et souple, avec un peu d’air, où poussaient des violettes à foison.

Dans l’après-midi nous sommes descendus tranquillement, par la cascade du " Ràbi ", sur Signes pour y passer la nuit. Dans ce village aux platanes généreux et aux multiples fontaines se tenait jadis une " Cour d’amour " renommée.

Le lendemain, frais comme des gardons nous avons suivi les rives du Gapeau passant par Beaupré, Montrieux le Vieux, Montrieux le Jeune et après la visite du couvent nous avons fait une débauche de saucisson, d’olives et de thon en salade, attablés sous les grands platanes touffus.

Et après ? Après nous avons traversé les aiguilles dolomitiques de Valbelle, quelques grottes, le charmant village de Belgentier, la vallée du Gapeau toute couverte de cerisiers et nous sommes arrivés en chantant à la gare de Sollies-pont.

Là le train nous ramena à Marseille sur le coup de minuit.

J’ai profité de cette visite à la Sainte Baume et à Montrieux pour faire imprimer mes notes sous le titre de " Excursions en Provence 1ére série " ( en français dans le texte ) qui parut en 1892 et fut à l’origine de 10 volumes tirés à vingt deux milles exemplaires. C’est aussi là l’origine, en 1897, de la puissante société des " Excursionnistes Marseillais " qui n’a fait que croître depuis.

Montrieux ( Mons Rivorum ) est une ancienne chartreuse fondée en 1117 par un disciple de saint Bruno en reconnaissance d’une guérison à la Sainte Baume.

Elle souffrit des guerres de religion et de la jalousie des évêques de Marseille mais connût des jours heureux sous le règne de la Reine Jeanne et du Roi René.

Elle fut pillée en 1524 par l’armée du connétable de Bourbon et de nouveau pillée et démolie en 1578. Rebâtie de 1625 à 1740 elle fut tranquille et florissante jusqu'à la révolution de 89. En 669 ans elle eut 92 prieurs ou supérieurs.

En 1335, Pétrarque s’y lia d’amitié avec son frère Dom Gérard et, cinq ans plus tard revint le voir en pèlerinage. Pétrarque resta deux jours à Montrieux et pu voir la vie des Chartreux. On dit qu’il en garda tant de bons souvenirs que, par testament, il légua une vingtaine de florins d’or.

Au moment du départ des chartreux sous la révolution le couvent comptait treize Pères et sept Frères. Tout fut mis au pillage. Quelques peintures et œuvres d’art furent retrouvées et confiées aux églises de Méounes et de Belgentier où elles se trouvent encore en bonne place.

La chartreuse a été vendue aux enchères, comme bien national, avec ses 336 " eminées " de terre, les 1122 hectares de forêt restant à l’état. Le Seigneur BONIFAY, faïencier à Marseille en fit l’acquisition pour six mille francs le 16 fructidor de l’an IV. Montrieux passe ensuite de Bonifay à Seytre et à Guyon et fut finalement abandonnée.

L’ordre des Chartreux la racheta en 1843 avec les premiers gains de la liqueur " La Chartreuse ". Le couvent fut rétabli en 1859 et le culte en 1861.

Montrieux était principalement habité par des chartreux d’un certain âge ou malades qui supportaient mal le froid des environs de Grenoble. Ils récoltaient par-là quelques fruits et pas mal de bon vin. Ils avaient un poulailler avec un millier de poules pour faire provisions d’œufs qu’ils conservaient dans la chaux. Ils avaient peu de revenus et vivaient chichement mais trouvaient encore le moyen de donner de la soupe et du pain à tout pauvre qui passait par là. Ils aidaient les familles nombreuses et les pauvres gens de Méounes, de Signes et de Belgentier, alors ruinés par le phylloxera.

Et puis ils faisaient marcher la maison ! Ils faisaient beaucoup de transports et tiraient profit des auberges et des voitures de la vallée du Gapeau, avec les visiteurs et les pèlerinages.

C’était une vraie mine d’or cette Chartreuse de Montrieux !

2

Le départ des Chartreux -- Montrieux en vente

Je décide de l’acheter -- " Quatrepàni " plante du lierre

Nous mettons la Provence au- dessus de tout.

En juillet 1901 le parlement vote la loi sur les associations. On dit que cette loi était assez libérale mais elle était faite contre les ordres religieux qui, ne voulant pas si soumettre, quittèrent la France en laissant liquider leurs biens.

On disait alors que les congrégations possédaient plus d’un milliard. Tout cela disparut dans les mains du liquidateur et plus personne n’en a entendu parler.

Les Chartreux de saint Pierre, prés de Grenoble, allèrent s’établir à Taragone, en Catalogne, et ceux de Montrieux à la Chartreuse de Cervara proche de Sainte Marguerite dans le golf de Rapallo, laissant comme garde le fermier " Quatrepàni " et un homme d’affaire Sire Pellicot.

Un beau dimanche d’octobre de 1902 ou 1903 je suis passé à Montrieux en excursion et j’ai vu une affiche placardée sur la porte d’entrée ; Elle annonçait la mise en vente aux enchères au tribunal de Brignoles, dans quelques jours, du couvent et de ses vingt huit hectares de terres avec une mise à prix de vingt mille francs.

Cette affiche me crevait le cœur et me donnait tant de souci que tout d’un coup je formais le projet d’acheter Montrieux. Et pas seulement pour essayer d’en tirer parti mais surtout pour le rendre aux Chartreux pour le cas où ils reviendraient en France.

J’en ai parlé à Sire Pellicot et me suis entretenu avec le représentant de l’ordre pour préparer tous les papiers pour le cas où la propriété me reviendrait.

Il n’y avait plus qu’à chiffrer ! Comment tirer profit d’une propriété aussi difficile à exploiter ? Dix mille mètres carrés de toiture, combien faut-il de maçons pour les entretenir ? Des impôts à payer ! Enfin basta ! Je me disais que les vignes, les prés et les fruits paieraient peut-être les impôts. Je mettrais un garde qui ferait visiter pour dix sous et gagnerait sa vie en vendant des cartes postales. Il ne restait plus qu’à louer le bâtiment de l’hôtellerie pour en faire un restaurant, un endroit recherché et tranquille pour passer une ou deux semaines au printemps à l’automne ou en été. Il y avait pas mal d’ombre, de verdure, les rives du Chapeau pour se promener, les collines de Valbelle à escalader, la chasse, la pêche aux écrevisses…En organisant un service de navettes d’Aubagne et de Toulon, et d’Hyères en hiver ce serait bien le diable si l’hôtellerie ne payait pas les intérêts des quelques milliers de francs investis.

Enfin s’il était possible de faire une imitation de Chartreuse, une " Montrieuse " par exemple on gagnerait assez pour entretenir les bâtiments du couvant, L’Eglise, le cloître et les toitures.

Mon plan était aussi de mettre le couvent à la disposition de l’évêque de Fréjus pour en faire un petit séminaire, une colonie de vacances, une maison de retraite pour les prêtres âgés, un lieu de pèlerinage ou toute autre chose de son choix.

Le jour dit je me rendis à Brignoles ; nous n’étions que deux acquéreurs à participer aux enchères et, surprise, la Chartreuse de Montrieux m’est adjugée pour vingt six mille francs.

Bon je me suis dit, ce sera un souci de moins. Un de plus un de moins ; courage toujours !

J’allais aussitôt conter l’affaire au représentant des Chartreux, l’Abbé Dumaine qui était alors vicaire de la cathédrale de Marseille, et qui est mort, peuchère, l’autre jour, curé d’Endoume bien regretté par ses paroissiens. L’abbé Dumaine informa l’Italie et me conseilla d’aller voir le prieur de l’ordre à Cervara.

Bien me suis-je dit, j’aurais gagné l’occasion de faire et beau voyage et ce sera toujours ça de pris.

J’allais tout de suite à Montrieux pour dire à Quatrepàni de ne rien changer à ses habitudes ; je lui recommandais de mettre du lierre autour des cellules et du couvent

Car un tel bâtiment que la prière avait sanctifié devait mourir dans le silence et ne servir à rien d’autre que la prière.

C’est justement à cette époque qu’avec mon ami Lezer, le grand photographe de la rue Saint Férréol nous avions édité, en copains, deux grands albums: " Vues de Provence " ( en français dans le texte ) cents visites magnifiques, parmi les plus belles, où figuraient en bonne place nos calanques, la Sainte Baume, les rives du Gapeau, Montrieux et les chemins qui y conduisent.. Il tirait ses photos de main de maître comme peut-être aucun photographe n’en fera plus de pareilles.

Bon allons-y ! A nous deux, ami Lezer, mettons en valeur nos sites de Provence, nos monuments, notre chartreuse. Faisons en un album : faisons des milliers, des centaines de milliers de cartes postales pour les visiteurs, les admirateurs, les étrangers qui débarquent dans notre Provence sans la connaître. Allez, proclamons partout, dans le monde entier que notre pays est le plus beau que l’on puisse voir sous la voûte céleste…

Cela fait, pressé par mes amis, je préparais mon voyage en Ligurie jusqu'à la " riviera du Levant " comme disent les Italiens.

3

San Remo et Taggia -- " On va tous se régaler "

Cériano et sa charmante population

La Bignoune et son point de vue

Un Marseillais escamoteur

Il y a ou plutôt il y avait avant la guerre, cent façons de visiter l’Italie. Le plus facile était de s’esquicher dans un train d’un pèlerinage à Rome, qui permettait de voir les grandes villes en huit ou quinze jours ou bien d’utiliser les agences Cook pour retenir les billets de train et réserver les hôtels. Mais il fallait courir, courir sans arrêt et voyager de nuit. On voyait beaucoup de choses et on s’en lassait très vite. Et on revenait en France, la tête remplie de cathédrales, de monuments, de tableaux, de musées dans un mélange à donner mal à la tête.

Le meilleur moyen, je crois, c’est tout au moins celui que j’ai employé : C’est de prendre quinze ou 20 jours pour visiter une région, une province, la voir tranquillement sans se presser ni s’ennuyer et étudier les choses et les gens en remettant à une autre fois la visite d’une autre province.

C’est ainsi que j’ai fait pour voir la Ligurie et plus tard le Piémont, la Toscane, l’Ombrie, Rome, Naples et je m’en suis toujours bien trouvé.

Partant de Marseille j’ai tiré droit jusqu'à San Remo qui est avec Bordighera la suite de ces paradis que sont Cannes, Nice et Menton. C’est une bien jolie ville, en vérité que San Remo avec ses promenades, son môle, sa marine, ses rues étroites qu’il faut grimper, mais par surtout ses environs tout parfumés de mille senteurs, des fleurs de toutes sortes, des paysages, des excursions magnifiques.

N’oublions pas, n’oublions jamais que nous sommes du Club Alpin et profitons en pour faire de l’escalade en montagne là où le corps est le plus libre pour respirer, l’esprit pour penser et les yeux pour regarder : mais toujours en communion avec le Créateur de toute chose en étant proche de lui.

 Au hasard Balthazar

Si je me plante je suis mort

Ce que nous chantions, en allant à l’école, en sautant un ruisseau de cinquante centimètres de large.- Je me repérai sur le mont Bignounne qui trône à 1200 m d’altitude.

Je partais de la gare de Taggia del Arno, sac au dos et bâton à la main, seul comme un ermite. Il faisait un temps béni, du soleil mais pas trop chaud et je marchais en longeant les terres plantées d’oliviers géants qui faisaient la fortune de cette vallée..

Tout tranquillement j’arrivais à la petite ville de Taggio, bien mignonne, bien propre, un gracieux campanile, des places ombragées et des fontaines partout.

Sur la place cinq ou six voituriers me criaient :

"  Voiture Monsieur ; Voiture Monsieur ! "

Peuchère ! deux vieux chevaux attelés à chacune. Je n’en avais guère envie mais par nature je me devais d’assurer la pitance de ces gens et de ces bêtes. Alors j’en pris un pour aller visiter une chapelle, une toute petite chapelle qui aurait fait le bonheur de Saint François d’Assise, avec son cadre de cyprès et ses allées d’oliviers qui allaient de la montagne à la mer en une pente resplendissante.

J’avais fais mon prix, " tout compris " mais le voiturier me réclama un pourboire pour une botte de foin pour ses chevaux, qui, bien sûr, mangeaient douze mois par an l’herbe des champs. Ma " Lire " me sembla assez grosse pour une botte de foin et une bouteille de vin. :

De la chapelle de Taggia, par des chemins de chèvres, qui ressemblent parfois à des allées de paradis, il faut " tirer " en direction de Ceriana dont le clocher émerge e haut d’une combe verdoyante. Oh! le joli village que ce Ceriana, où j’arrivais avant la nuit par une soirée tiède comme au mois de mai, au moment où les cloches sonnaient l’angélus…

Ce que j’ai surtout aimé c’est le bon accueil des gens. Je rencontrais un homme qui travaillait, une femme avec son fagot de bois sur la tête, une fillette qui couchait ses chèvres, des enfants qui revenaient de l’école, tous me saluaient amicalement et presque tous me disaient : " bonsoir Monsieur, bonsoir ".

Vingt ans après ce voyage j’ai encore l’eau à la bouche, le cœur ému, la vie illuminée par ce si bon accueil de ces gens de Ceriana.

Il faut croire que ça leur faisait plaisir de voir un étranger, il n’en passait peut-être pas tous les jours dans ce contrefort des Alpes ; J’ai pensé qu’a ma façon d’être ils devinaient en moi un frère de race ; un frère ligure et latin.

Après une bonne nuit à l’auberge je suis sur pied de bon matin pour grimper sur le Bignoune.

Et grimpe que tu grimpes,

Marche à pied, vol avec des ailes

Tu ne trouveras jamais une plus belle terre

Que la terre provençale

J’arrivai encore d’assez bonne heure à la belle cime, à la crête de ce superbe Bignoune d’où la vue s’étends sur toute la Côte d’Azur Italienne, depuis la tête de chien de la Turbie jusqu’aux Apénins. D’où on voit la crête des Alpes couverte de neige jusqu’à la Corse dans le bleu de la mer et l’or du soleil.

Quelle belle heure je passai à contempler cette nature immaculée sortie de la main de Dieu et que la main de l’homme n’a pas encore dégradée !!

A l’auberge de San Remo je fis la connaissance d’un Marseillais, beau parleur et, prestidigitateur de son état. Le soir en gilet rouge, bas de soie, queue de morue et haut de forme il allait dans les palaces faire des tours de physique, tirer les cartes et prédire l’avenir. Je crois bien qu’il sortait de prison et que sa femme était encore à l’ombre pour avoir soutirer de l’argent à un vieux en lisant dans le marc de café.

Ce n’était pas un ami de qui se recommander ; mais à l’étranger c’est toujours agréable de parler de son pays dans sa langue.

 

4

Le golfe de Rapallo – La corniche de Chiavari

Monsieur est français – Sainte Marguerite et portofino

La Chartreuse de Cervara

 

De San Remo je m’arrêtai quelques jours à Gênes et je visitai, comme il se doit, ses églises ses palais, son port, ses rues étroites, les santons de son champ sacré et les quatre admirables statues de notre Pierre PUGET dans l’église Sainte Marie de Carignano.

Mais il me tardai d’arriver au terme de mon voyage et je pris le train pour Rapallo a une trentaine de kilomètres à l’est de Gênes.

Le chemin de fer qui passe dans cette partie de la Ligurie est très intéressant à cause des villages, des bords de mer, des beaux paysages traversés mais, hélas, il est souvent en tunnel.

Quatre tours de roues et le train s’engouffre dans un trou de rat dans un bruit de ferraille qui fait grincer des dents.

J’avais lu dans les livres que le golf de Rapallo était un des plus beaux endroits du monde et ces livres ne mentaient pas mais il fallait le voir depuis la route. C’est ce que je fis mais à pieds car je n’avais pas les moyens d’y aller à cheval ou en auto.

Cependant de Rapallo un autobus mène à la belle cime du sommet de Portofino à plus de six cent mètres de haut ; de là on voit loin sur la terre et sur mer. C’est le plus beau point de vue de la " riviera ".Je ne regrettai pas d’y être allé.

Mais le plus beau dans les environs de Rapallo c'est Sainte Marguerite, la côte de Portofino et la route en corniche qui va jusqu'à Chiavari, puis à Sestri-Levante et à la Spezzia.

Le bâton à la main et le sac sur le dos j’ai eu envie de faire, à pieds, la route de Chiavari en passant au village de Zoagli ; trois ou quatre lieues de bon chemin.

La route est toujours en bord de mer avec des vues paradisiaques alors que justement à cet endroit béni le train ne fait qu’entrer et sortir des tunnels et des tranchées..

Comme perdu dans ce paradis de la terre promise on n’a pas assez d’yeux pour voir tout ce qu’il y a de beau, découvrir une chapelle, a gauche de la route, avec une fontaine et de beaux bouquets d’arbres. Là j’ai pris un petit goûter avec une omelette et une orange.

A peine réveillé d’une petite sieste je me suis vu entouré d’une cinquantaine de " petits curés " pas plus hauts qu’une botte ; c’était les élèves du petit séminaire de Chia vari venus en promenade.

Justement l’un d’entre eux, un peu moins timide que les autres, s’avança vers moi amicalement et me parla en italien puis en espagnol. Je lui répondis en provençal.

Et tout d’un coup il s’écria :

-- Signor francese ! Monsieur est français !

S’il savait que j’étais un ancien élève de l’œuvre Dom Bosco de Marseille.

Nous avons parlé de Marseille et de la Provence. Et les autres séminaristes, autour de nous, écoutaient religieusement ce que nous disions, badant comme des lézards.

Je les entendais se dire les uns aux autres :

En cet endroit béni des dieux de notre terre latine on voit beaucoup d’Anglais - des anglais il y en a partout – mais il a surtout des allemands.

Avant la guerre les Allemands étaient partout en Italie ; mais de français je crois être un des premiers qu’on voit avec un sac tyrolien.

A vrai dire j’étais ravi de leur admiration, du bon accueil qu’ils m’avaient fait et encore plus ravi de penser que de si bonnes manières s’adressaient à la France, aimée pour son renom dans le monde entier.

Il me restait alors à accomplir la tâche principale de mon voyage : aller à Portofino en passant à la " Certoso " ( Chartreuse ) de Cervara. Ce sera là le bouquet du feu d’artifice.

De Rapallo à Sainte Marguerite Lugure une petite heure d’un chemin royal ; des cultures tropicales, des palmiers, des orangers, du mimosa. La route suit le bord de mer, des villas et des villas toutes plus belles les unes que les autres. Ils ont perché sur un rocher, un casino, palace de mauvais goût probablement " boche " ; ce doit être un grippe-sou, et je lui tourne le dos.

Mais, par contre, je m’attarde avec plaisir dans un virage de la route pour admirer le travail de maçons qui élargissent le trottoir en bâtissant des arcades d’un rocher à l’autre. C’est le syndicat d’initiative " Pour Rapallo " et " Pour Sainte Marguerite " qui a entrepris ce travail pour le plus grand plaisir des marchands et des promeneurs.

Et chez nous, à Marseille, je pense que nous n’avons pas su en faire autant avec notre merveilleuse corniche où les promeneurs risquent à tout moment de se faire accrocher par le tramway.

Sainte Marguerite ! Ah le bel endroit pour y passer un mois, j’y ai souvent pensé !

C'est presque plus joli et plus aristocratique que Rapallo. Je me souviendrai toujours d’un repas que j ‘y ais fait sous les arcades au bord de mer ; pour une pièce de cinquante sous on m’a donné une bouteille de vin blanc, des fruits de mer, une bouillabaisse, un petit pâté de lièvre et une orange.

Pour aller à Portofino nous avons un mauvais " corricolo " qui pour cinq sous nous fait gagner du temps et économiser les souliers. La route est tout le temps en bord de mer, elle fait le pendant de celle de Chiavari mais n’est ni aussi grandiose ni aussi pittoresque. Charmant port avec ses maisons les unes contre les autres, des buvettes, des restaurants dont les tables vont sur le sable jusqu'à toucher l’eau, c’est ça Portofino. J’ai rarement vu un port aussi plaisant et joli dans sa simplicité.

Nous allons, maintenant, finir par là où j’aurais du commencer : Aller voir la Chartreuse de Cervara. Rien de plus facile. La route, au retour, passe tout prés.

C’est avec beaucoup de peine que je me fis comprendre du portier. J’ai du attendre un bon moment avant que finisse par arriver un père de Montrieux qui, prévenu de ma visite me remercia d’être intervenu pour essayer de sauver son couvent de la ruine.

Puis il me dit qu’ils se trouvaient bien tranquilles en Italie et ne comptaient plus revenir en France. Si dans dix ans ils ne m’avaient rien fait dire, j’étais dégagé de la promesse de leur rendre leur bien au prix où je l’avais payé.

Ce que je ne vous ai pas dit c’est qu’en sortant je croisai le groom de l’hôtel de Rapallo qui me courrait après à bicyclette, une dépêche à la main.

Mon avocat de Brignoles me signalait qu’on venait de faire une surenchère sur la vente de Montrieux.

 

5

La surenchère – Le choc de la loi sur les congrégations

De Monin à Lapointe – Les véritables propriétaires

Les Chartreux reviendront-ils à Montrieux

Dans la vie il ne faut rien prendre au tragique et tout traiter à tête reposée.

Aller le 16 mai à Montrieux pour la surenchère ? Et pour quoi faire ? Rien attendre et espérer disait Edmond DANTES dans le Conte de Monte-cristo.

Durant tout le temps du long retour je passais en revue toutes les solutions : pour ou contre la Chartreuse. J’ai su depuis que c’est le député socialiste FERRERO de Toulon qui avait saisi le tribunal de Brignoles.

Avant de poursuivre, il faut se faire une idée du grand émoi qu’avait suscité dans le pays la loi sur les congrégations. Les clubs, les partis politiques, les cercles radicaux ne parlaient que de ça. Et maintenant, avec le recul des années, je crois que les radicaux du var qui avaient applaudi au départ des chartreux, se réveillaient la nuit de la peur de les voir revenir.

Et ils me croyaient sûrement de mèche, par personne interposée, avec ceux qui faisaient la loi.

Toi petit marchand de livres de Marseille tu veux nous narguer et " nous passer la paille sous le nez " ?

Toi, tu veux aller contre tout un parti qui a la majorité dans le pays et dans le gouvernement ? Et bien, nous allons te faire voir de quel bois on se chauffe et pour commencer nous allons te chasser de notre vallée.

Et, pan, ordre est donné de recommencer la vente.

Dire que la chose me faisait plaisir, je mentirai. Mais dire que ça m’a fait de la peine, non bien au contraire. Ca m’enlevait un gros, gros souci de la tête ; et tout compte fait, quelque temps après, a la réflexion je bénissais ceux qui avaient eu l’idée de m’enlever la propriété de Montrieux.

La seconde vente atteint trente huit mille francs et c’est Monsieur MONIN de Draguignan qui devint propriétaire avec de bonnes idées pour l’administration du bien et la réserve des bâtiments de la Chartreuse. Il l’habitait et pouvait jouir en véritable seigneur de ce lieu de délice.

Monsieur MONIN vendit la propriété à un parfumeur de Toulon Monsieur Vizié et il m’a été rapporté que ce Monsieur Vizié avait adopté le même plan que moi pour en tirer profit. Il avait créé un hôtel où on mangeait bien pour pas trop cher. Il avait organisé un service de taxi sur Toulon qu’il faisait payer quatre francs pour l’aller-retour. Il avait fait faire une brochure et des cartes postales bien mignonnes. Enfin il s’était, je crois, associé avec Monsieur Esminjeaud, ancien patron de l’hôtel de la Sainte Baume. Ce Monsieur qui avait fait la liqueur " Magdalena " à la Sainte Baume aurait aussi bien pu faire la " Montrieuse " à Montrieux.

Puis la guerre est arrivée et tout a été chamboulé. Montrieux abrita un hôpital pour convalescents puis un camp de prisonnier " boches ".

Ces dernières années la Chartreuse est passée aux mains de l’avocat Estienne puis a celles d’un Monsieur Lapointe qui, a ce qu’on dit, serait un chanoine de Taragone.

Ainsi en l’espace de vingt ans la preuve est faite que la chartreuse ne pouvait servir à rien d’autre qu’a l’usage des moines et par une loi de la nature, un jeu de bascule, elle est revenue à ses véritables propriétaires.

Alors les chartreux reviendront-ils en France comme d’autres ordres religieux qui ont demandé et obtenu l’autorisation du gouvernement ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux et je ne connais pas les dessins de la Providence, mais je ne pense pas tout au moins d’après ce que j’ai entendu à Cervara. Montrieux est froid l’hiver, sans soleil une bonne partie de la journée à cause de la montagne de Valbelle . Encaissée dans un bas-fonds pierreux sans un brin d’air il y fait l’été une chaleur étouffante.

Etant donné que jamais Montrieux ne remplacera la grande Chartreuse de Grenoble ; que Montrieux ne sera qu’un endroit pour les pères malades ou âgés, je crois qu’ils préfèreront rester où ils sont à Portofino. L’hiver ils peuvent se chauffer au soleil comme des lézards et l’été se rafraîchir avec l’air frais du bord de mer.

Maintenant, quand on voit le vide que leur départ a engendré dans le pays, tous les gens des environs aspirent à leur retour ; les aubergistes, les cafetiers, les voituriers, les charretiers font le compte de tout ce qu’ils pourraient gagner de plus….

Et pourquoi ne les ont-ils pas empêché de partir alors ?

6

La vallée du Gapeau et ses cerisiers – Montrieux aujourd’hui

Des radicaux au préfet du Var — Un acte de bonne volonté

 

En ce mois de mai où la nature est si belle j’ai voulu revoir la chartreuse – ma Chartreuse—dont j’ai été le maître quelques mois. Les cerisiers, les griottiers de Solliès-Pont, de Souliès Toucas, de Belgentier sont dans toute la splendeur de leurs fleurs roses comme on ne peut en voir de plus belles cent lieux à la ronde.

J’ai voulu revoir cette charmante vallée, la si belle petite rivière du Gapeau, les champs de violettes parfumées, ces endroits exquis où les petits ruisseaux cascadent entre les peupliers, les saules et les pins.. A la gare de Solliès-Pont, j’ai retrouvé la vieille patache, avec, dans sa caisse un peu de paille fraîche pour tenir chaud aux pieds, ses vitres couvertes de vieux journaux avec des chiures de moches d’au moins dix ans ; j’y ai connus de braves gens de la Roquebrussanne, de Signes, De Néoule. J’ai revu à Meounes l’auberge Trotabas où se fait une délicieuse cuisine avec des tourdes, des grives, du lièvre une bonne partie de l’année et sa réserve d’écrevisses pour ceux qui en sont gourmands.

Et de Méounes, un jour l’un un jour l’autre, avec le chant des petits oiseaux du bon Dieu, j’ai suivi trois ou quatre chemins vers la Chartreuse.

Je suis allé passer le long du Gapeau visitant et revisitant Montrieux. Je ne me suis pas fait connaître. J’ai demandé des renseignements. J’ai pris des notes. J’ai vu que les eaux de pluie avaient abîmé quelques pans de mur dans le cloître ; il avait plu sur les mosaïques de l’église conventionnelle. J’ai vu que les cellules des moines étaient comme il y a 20 ans. J’ai vu le cimetière où la base des tombes se devinait sous les herbes et les fleurs : une croix, une croix toute seule, sans nom ou peut-être le nom effacé, mise en travers, couchée au sol à l’abandon.

Eh bien ! dans ce cimetière la nature n’a rien perdu de ses droits, les buis, des rosiers, des arbres, quatre beaux cyprès ont poussé ; des violettes ont fleuri et des tulipes se sont répandues autour des tombes.

J’ai lu cet écriteau : ( en français dans le texte)

" Par respect pour les moines défunts, on est prié de garder le silence dans le cimetière. "

Cet écriteau m’a fait plaisir ! Moi j’aurais mis la même chose, d’autres à ma place auraient mis : " Que Dieu bénisse "

Tout cela apporte la preuve que Montrieux, avec quelques réparations de la toiture et des murs, peut redevenir habitable. Ce sera la conclusion de cette étude.

Je n’en dirai pas plus parce qu’il ne faut pas encore creuser davantage. Les idées anti-religieuses se sont un peu estompées après la guerre mais sont encore en sommeil dans les partis politiques.

Nous en avons un exemple en octobre 1922 quand le Conseil Général de l’Isère a débattu sur la proposition de voter sa participation à la réparation du couvent de la Grande Chartreuse.

Les conseillers refusèrent sur la proposition du rapporteur le sénateur Rajon ; ( en français)

"  Repoussant toute idée de retour à la féodalité ecclésiastique dont le pouvoir oppressif a trop longtemps pesé sur la région de la Chartreuse " (1)

Tout au contraire, Monsieur le Préfet du var a fait voter que les ruines de la Chartreuse de la Verne seraient " Monument historique " ; et le département a décidé la construction d’une route toute neuve pour y aller de Collobrières et de La Mole.

Si un jour la Grande Chartreuse,- propriété nationale-, n’est plus qu’une ruine il aura peut-être un préfet de l’Isère qui la fera classer monument historique, ce qui forcera l’état à entretenir cette ruine. Ne vaudrait-il pas mieux sauver le bâtiment en faisant payer un droit d’entrée ou par tout autre moyen ; tant qu’il est encore temps ?

J’ai cru le moment venu d’écrire cette histoire du passé de Montrieux.

C’est peu de choses en vérité, au regard de l’histoire d’un ordre religieux qui dure depuis huit cent ans.

Mais j’aurais fait un acte de bonne volonté, un acte de foi, en parlant comme il se doit de ces moines pour qui le renoncement au monde – et par là à la propriété individuelle – réside uniquement dans le droit de se faire enterrer sous quatre pelletées d’une terre sanctifiée par la prière en espérant la vie éternelle !

 

Fait à Giens le 31 mars 1923

(1) Journal des débats, 25 octobre 1922